Son expression ne trahit aucune surprise. Juste une immense, lourde et implacable résignation.
— Tu as répondu à l’appel, Audrey, dit-il doucement en plongeant ses yeux dans les miens.
— Papa… dis-moi que tout ça est un cauchemar, suppliai-je en tremblant de tout mon corps, pointant du doigt les dossiers secrets. Dis-moi que maman n’est pas morte assassinée. Dis-moi que mon accident de voiture n’était pas un attentat !
Mon père posa une main chaude et calleuse sur mon front fiévreux. Pour la première fois depuis des années, je sentis sous cette paume la cicatrice en diagonale qui lui barrait le poignet, une cicatrice qu’il m’avait toujours décrite comme le vestige d’une vieille chute d’escalier dans sa jeunesse.
— Ta mère est morte au combat, ma chérie. Elle est morte pour que tu puisses grandir sans jamais connaître le bruit d’un silencieux, sans jamais savoir ce que sent le phosphore blanc ou la poudre brûlée. Mais j’ai commis une grave erreur de calcul. J’ai cru qu’en enterrant mes armes et en changeant nos identités, les fantômes du passé finiraient par oublier notre odeur.
Il se tourna lentement vers Thomas, qui rampait vers la sortie en gémissant.
— Et mon autre erreur a été de te laisser épouser un parasite dont les dettes de jeu allaient servir d’appât à mes pires ennemis.
Ces mots me frappèrent avec la force d’un coup de massue.
— Qu’est-ce que tu racontes ? balbutiai-je en regardant mon mari qui venait de s’immobiliser, pétrifié par la terreur.
— Demande à ton cher époux, continua mon père d’une voix de glace. Demande-lui pourquoi sa petite entreprise d’import-export a reçu un virement anonyme de trois cent mille euros depuis les îles Caïmans deux semaines avant ton accident. Demande-lui pour quelle raison il a insisté pour que tu prennes sa berline ce soir-là au lieu de ta citadine habituelle. Et demande-lui enfin pourquoi les capteurs du système antiblocage des freins de ce véhicule avaient été neutralisés à distance via la balise de géolocalisation.
Je tournai la tête vers Thomas. La lâcheté qui se lisait sur ses traits décomposés était plus éloquente que n’importe quel aveu.
— Tu… tu savais ? murmurai-je, incapable de retenir une vague de nausée. Tu voulais me tuer ?
— Je n’avais pas le choix ! glapit soudain Thomas en perdant complètement le contrôle de ses nerfs. Ils allaient me descendre, Audrey ! J’avais des dettes auprès de gens de l’Est… ils ont racheté mes créances ! Un homme m’a contacté… il m’a dit que si tu avais un accident mortel, mes dettes seraient effacées et que je toucherais en plus l’intégralité de ton assurance-vie ! Il m’a juré que tu ne souffrirais pas ! Que c’était juste un arrangement d’affaires !
— Tu as vendu ma fille pour éponger tes dettes de casino, conclut mon père.
Il sortit de sa poche intérieure un mouchoir noir et un petit boîtier métallique. Sans la moindre hâte, il s’approcha de Thomas. Mon mari tenta de se relever pour fuir vers la fenêtre, mais mon père fut sur lui avec une rapidité fulgurante. D’une simple pression sur la carotide, il fit basculer Thomas dans un état de semi-conscience. Puis, d’un geste précis, il lui colla un timbre transdermique incolore derrière l’oreille.
— Un sédatif à libération prolongée, précisa mon père à mon attention. Il restera inconscient pendant douze heures. Le temps nécessaire pour que nous changions de périmètre.
— Papa, de quoi tu parles ? On ne peut pas fuir ! Regarde-moi ! J’ai trois fractures, je ne peux même pas poser le pied par terre sans hurler de douleur !
Mon père sortit son téléphone satellite d’un compartiment secret de son manteau.
— Tu n’as pas besoin de marcher, Audrey. Tu as besoin de survivre. Elena t’a appelée parce qu’ils savent que tu n’es pas morte dans l’accident. Le commando d’extraction d’Aegis sera ici dans moins de vingt minutes pour nettoyer le travail inachevé de ton mari. Et cette fois, ils ne feront pas semblant de maquiller la scène en accident de la route.
Il composa un numéro court à quatre chiffres et porta l’appareil à son oreille.
— C’est le Fantôme. Protocole Oméga-Sept activé. Zone de poser immédiate sur le toit de l’hôpital Saint-Jérôme. Nous avons un blessé lourd de catégorie Alpha. Neutralisez tous les accès civils du secteur nord. Déploiement des leurres.
La réponse à l’autre bout du fil fut brève, étouffée par le grésillement des communications militaires cryptées.
Mon père raccrocha, ouvrit le grand sac de sport à la marque d’Aegis, et en sortit une trousse médicale de combat étiquetée de symboles militaires de l’OTAN. Sans me demander mon avis, il prépara une seringue à injection rapide contenant un liquide ambré limpide.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je en reculant instinctivement contre mes oreillers.
— Un analgésique militaire expérimental. Il coupe la douleur périphérique pendant quatre heures sans altérer la clarté cognitive. Tu vas devoir garder l’esprit alerte, Audrey. Ce qui va se passer dans les prochaines minutes va déterminer si nous verrons le lever du soleil.
Il m’injecta le produit dans la tubulure de ma perfusion. Presque instantanément, une chaleur bienfaisante et glacée à la fois se diffusa dans mes veines. L’étau de fer qui broyait ma cage thoracique se desserra comme par magie. Mes jambes cessèrent de brûler. Je sentais encore la rigidité de mes plâtres, mais la torture physique s’était évaporée, remplacée par une concentration électrique d’une lucidité terrifiante.
— Qui est Elena ? demandai-je tandis que mon père débranchait avec méthode les fils de surveillance cardiaque pour éviter que les alarmes centrales ne sonnent au poste de garde des infirmières.