— Elena Petrovitch était l’officier de liaison de notre unité conjointe au sein du service clandestin, répondit mon père en attachant des sangles de transport tactique autour de mon matelas coquille. En 2004, nous avons traqué et éliminé le cartel d’armes dirigé par un mercenaire sans scrupules nommé Victor Vance. Victor est mort dans l’assaut de son complexe en Crimée. Mais son second, un certain Gabriel Vance, son jeune frère, a survécu. Il a passé les vingt dernières années à infiltrer les entreprises de sécurité privée occidentales, rachetant Aegis en sous-main pour en faire sa milice personnelle. Elena a retourné sa veste il y a deux ans pour sauver sa propre peau. Si elle t’a prévenue aujourd’hui, ce n’est pas par compassion. C’est pour m’obliger à sortir de ma retraite et à me livrer.
Soudain, toutes les lumières de l’hôpital s’éteignirent d’un coup.
Les bruits familiers du service — les bips des moniteurs, le bourdonnement de la climatisation, les rires feutrés des soignants dans les couloirs — cessèrent instantanément. Seuls les éclairages d’urgence à diodes vertes s’allumèrent au ras du sol, baignant la pièce d’une lueur spectrale et lugubre.
Au loin, dans la cage d’escalier centrale, deux détonations sèches, étouffées par des silencieux, retentirent.
Pfft. Pfft.
Puis le son caractéristique d’un corps lourd s’effondrant sur le carrelage.
— Ils sont là, chuchota mon père sans la moindre trace d’émotion dans la voix. Étage quatre. Quatre hommes au minimum. Armement de calibre subsonique.
Il glissa sa main sous le matelas de mon lit et en retira une arme de poing d’un noir mat, équipée d’un silencieux imposant : un SIG Sauer P226 de l’armée. D’un mouvement fluide et familier, il arma la culasse d’un coup sec. Le clic métallique résonna avec une terrifiante perfection.
— Papa… ils vont tuer tout le monde ?
— Ils vont tuer quiconque se trouvera entre leur cible et leur voie d’évacuation, répondit-il en tirant mon brancard roulant vers l’angle mort de la chambre, derrière la cloison de la salle de bains. Reste immobile. Quoi qu’il arrive, ne regarde pas vers la porte.
Mon père ne se cacha pas. Il se plaça dans l’ombre directe de l’encadrement, dos au mur, les deux mains tenant fermement son arme le long de sa cuisse, parfaitement immobile, retenant sa respiration.
Des pas furtifs, rythmés par le frottement de semelles tactiques sur le linoléum, s’approchèrent de notre chambre. Deux ombres se découpèrent sous la fente de la porte, interrompant la pâle lueur verte du couloir.
La porte s’entrouvrit avec une lenteur calculée. Le canon d’un fusil-mitrailleur court apparut en premier, balayant méthodiquement la pièce.
Dès que le premier assaillant, vêtu d’un uniforme noir banalisé de technicien de maintenance médicale et d’une cagoule, pénétra dans la pièce, mon père frappa.
Sa main gauche agrippa le canon du fusil pour le dévier vers le haut tandis que son arme s’alignait sur le thorax de l’intrus. Deux détonations étouffées firent trembler l’atmosphère confinée de la pièce.
Tchick-tchick.
L’homme s’écroula sans un cri, touché en plein cœur à travers son gilet pare-balles de classe légère. Avant que le second tireur, resté dans le couloir, n’ait pu réagir, mon père pivota autour de l’encadrement, utilisa le corps de l’homme à terre comme bouclier et fit feu à trois reprises à travers la cloison en plâtre. Un cri étouffé retentit à l’extérieur, suivi du vacarme d’une arme automatique tombant sur le sol.
Mon père se pencha dans le couloir, acheva le second assaillant d’un tir réflexe, puis ramassa la radio tactique qui crépitait à la ceinture du mort.
Une voix rauque, à l’accent slave prononcé, crachait des ordres dans l’oreillette :
— Équipe Deux, statut ? Avez-vous localisé la fille de Daniel ? Le nettoyeur en chef arrive sur zone.
Mon père pressa le bouton d’émission de la radio.
— Gabriel, dit-il d’une voix d’outre-tombe. Vingt ans ont passé, mais tu envoies toujours des amateurs faire le travail des hommes. Je t’attends sur le toit. Ne sois pas en retard.
Il relâcha le commutateur, arracha la batterie de la radio pour neutraliser toute balise de localisation, et revint vers moi.
— Audrey, nous devons monter. Maintenant.
— Et Thomas ? balbutiai-je en regardant mon mari toujours inconscient sur le sol, bavant sur le vinyle ensanglanté.
Mon père le regarda avec un dégoût froid.
— Il aura la vie sauve si les hommes de Vance ne décident pas d’éliminer les témoins inutiles. Ce n’est plus notre problème. La justice des hommes s’occupera de ses trahisons s’il respire encore demain. Mais pour l’instant, c’est notre sang qui nous appelle.
Avec une force impressionnante qui démentait totalement ses cheveux gris, mon père enclencha les freins rapides de mon brancard, abaissa la barrière de protection et me chargea sur ses épaules dans un portage de sauvetage militaire impeccable. Malgré l’analgésique puissant qui courrait dans mon organisme, je sentis mes os brisés protester sourdement sous le choc de l’élévation, mais je serrai les dents jusqu’au sang pour ne pas crier.
Nous franchîmes le seuil de la chambre 412. Le couloir n’était plus qu’une vision d’enfer. Deux silhouettes vêtues de noir gisaient dans des mares sombres qui s’étalaient lentement sous la faible lueur des blocs d’évacuation d’urgence. À l’autre extrémité du service, des bruits de bottes lourdes et des détonations d’armes lourdes indiquaient que d’autres unités d’Aegis fouillaient les chambres méthodiquement.
Mon père ne se dirigea pas vers les escaliers principaux, qui étaient manifestement surveillés. Il utilisa un badge magnétique banalisé qu’il avait volé sur le corps d’un des mercenaires pour forcer l’accès du monte-charge de service réservé aux matières toxiques et aux déchets chirurgicaux.
L’ascenseur industriel grinça sinistrement tandis qu’il s’élevait vers le septième étage. Chaque mètre gagné semblait être une seconde arrachée à la mort.
— Papa, murmurai-je, la tête posée contre son gilet pare-balles en Kevlar sous son trench-coat, sentant le rythme régulier et incroyablement calme de ses battements cardiaques. Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Pourquoi m’avoir laissé vivre une existence ordinaire si cette ombre devait nous rattraper ?