« Reste dans la voiture, Léo », dis-je doucement en coupant les phares pour ne pas attirer l’attention. « Baisse-toi sous le tableau de bord et ne bouge sous aucun prétexte. Si quelqu’un d’autre que moi s’approche, verrouille les portes et klaxonne. Tu as compris ? »

Léo me fixa avec ses yeux cobalt et acquiesça d’un hochement de tête muet, serrant ses petits genoux contre son torse.

Je sortis du véhicule, armée d’une simple lampe de poche trouvée dans la boîte à gants. L’air était glacial, piquant mes narines de l’odeur de terre mouillée et de feu de bois éteint. Je gravis les marches branlantes du perron de bois vermoulu. La porte d’entrée était entrouverte, la serrure arrachée d’un coup de pied magistral. Ils étaient déjà venus fouiller les lieux, sans doute peu de temps après l’évacuation du corps par les pompes funèbres.

Le faisceau blafard de ma torche balaya la pièce principale. Le chaos était total. Des livres éventrés jonchaient le sol, les coussins du canapé avaient été lacérés au couteau, les tiroirs de la cuisine renversés dans un mépris sauvage. C’était l’œuvre d’esprits pressés et violents, cherchant frénétiquement des liasses de billets ou un testament sans prendre le temps de sonder les structures.

Mon regard chercha la commode en chêne mentionnée dans les carnets. Elle se trouvait au fond de la chambre à coucher, épargnée par miracle par les coups de cutter les plus destructeurs en raison de sa masse colossale de bois massif. Je m’agenouillai devant le meuble, le cœur battant la chamade contre mes côtes. Je retirai les tiroirs inférieurs poussiéreux, les posant à même le plancher craquant. En passant ma main sous le châssis, mes doigts effleurèrent une planche de contreplaqué maintenue par de minuscules cales métalliques invisibles au premier coup d’œil.

D’un coup sec avec la pointe de ma clé de voiture, je fis sauter la première cale. Le panneau céda avec un gémissement sec de bois sec. Une boîte métallique plate, enveloppée dans un tissu huilé étanche, tomba lourdement sur mes genoux.

Je l’ouvris immédiatement. À l’intérieur reposaient des dizaines de feuillets dactylographiés : les relevés de comptes bancaires offshore, les statuts de la société écran, les contrats paraphés de la main même d’Hélène et des frères Vaneck. Mais surtout, il y avait deux enveloppes scellées par un notaire genevois. La première contenait le rapport d’expertise génétique : Marc Delaunay était bel et bien le père biologique de Léo à quatre-vingt-dix-neuf virgule neuf pour cent. La seconde enveloppe contenait un acte de désignation de tutelle testamentaire en bonne et due forme, rédigé six mois plus tôt, désignant explicitement Sophie Delaunay comme unique tutrice légale de l’enfant en cas de décès imprévu du père.

Marc n’avait rien laissé au hasard. Sa paranoïa apparente n’était qu’une extraordinaire stratégie de défense tissée maille après maille pour contrecarrer les monstres qui le traquaient.

Soudain, un bruit de moteur lointain déchira la quiétude de la forêt. Deux faisceaux lumineux jaunes balayèrent la cime des arbres à travers la fenêtre brisée. Une camionnette noire approchait à vive allure sur le chemin de terre battue.

Ils revenaient.

Mon sang ne fit qu’un tour. Je refermai la boîte métallique, la fourrai sous mon manteau et me précipitai vers l’arrière de la maison. Les portières du véhicule inconnu claquèrent au moment précis où j’atteignais le cellier donnant sur le potager envahi de ronces. Des voix d’hommes résonnaient déjà devant l’entrée principale.

« Dépêche-toi, Richard ! La bonbonne de kérosène est dans le coffre. On crame tout, comme Hélène a dit. Si ce gamin a parlé à sa tante, les flics ne doivent rien trouver qui puisse nous relier à la baraque. »

« Et la bagnole grise garée sous les bouleaux, crétin ? Il y a quelqu’un ici ! »

Mon cœur manqua d’exploser. Ils avaient repéré ma voiture.

Je bondis à travers la porte arrière, déchirant mon pantalon sur les épines des buissons sans ressentir la moindre douleur. L’adrénaline pure avait anesthésié toute peur pour ne laisser place qu’à un instinct de survie féroce. Je devais atteindre Léo avant qu’ils ne comprennent qu’il était caché à l’intérieur.

Dans l’obscurité tombante, je contournai le bosquet à pas de loup, profitant du bruit de leurs pas lourds qui montaient les marches du perron pour me glisser du côté conducteur de ma voiture. La silhouette massive d’un des hommes se profilait déjà à moins de quinze mètres, une lampe torche puissante à la main.

J’ouvris la portière brusquement, me jetant sur le siège, refermant le loquet d’un coup de coude rageur.

« Léo, accroche-toi ! », hurlai-je en tournant la clé de contact.

Le démarreur toussota une fraction de seconde qui me parut durer une éternité avant que le moteur n’explose dans un grondement libérateur. Au même moment, l’homme à l’extérieur réalisa ce qui se passait. Il braqua son faisceau aveuglant directement sur notre pare-brise en hurlant des jurons orduriers.

« Arrête-toi, salope ! »

Il dégaina une arme de poing de sa ceinture. Je ne lui laissai pas le temps d’ajuster son tir. J’enclenchai la marche arrière avec une violence inouïe, les roues arrière patinant sur la boue avant d’accrocher le gravier dans une gerbe de pierres. La voiture fit une embardée, heurtant un piquet de clôture qui vola en éclats. Un coup de feu retentit, sec et sourd, pulvérisant le rétroviseur latéral gauche dans une explosion de verre brisé.

Léo, prostré au fond de son siège, ne cria même pas. Ses deux petites mains serraient convulsivement le carnet de son père contre sa poitrine, ses yeux bleus agrandis par une terreur muette que je ne voulais plus jamais revoir.

Je passai la première vitesse, écrasant la pédale d’accélérateur jusqu’au plancher. Le véhicule bondit en avant, fonçant droit sur l’allée forestière en esquivant de justesse le flanc de leur camionnette. Des branches basses fouettaient notre carrosserie avec un fracas métallique assourdissant, mais je ne levai pas le pied. Je gardai les yeux rivés sur les trouées de nuit que déchiraient mes phares, négociant chaque virage boueux à la limite de la rupture.