« Tu te prends pour qui, Sophie ? La sainte sœur retrouvée ? Tu n’étais pas là pendant dix ans ! Tu n’as pas vu Marc pourrir dans son trou, tu ne sais rien de la misère dans laquelle il s’est enterré tout seul ! Tu n’as aucun droit sur ce gosse, ni sur ce que ton frère a laissé ! »
« Et toi ? », répliquai-je en approchant mon visage du sien, sans cligner des yeux. « Tu viens réclamer un héritage avant même que la terre ne soit refermée sur lui ? Tu oses parler de mort suspecte tout en brandissant un bout de papier comme un reçu de boucherie ? Si Marc n’est pas mort d’une crise cardiaque naturelle, comme tu viens de l’affirmer, alors la police criminelle sera ravie d’entendre tes explications. Tu es prête à leur raconter ce qui s’est passé dans cette maison forestière ? »
Le mot « police » produisit un effet immédiat et saisissant. La lueur agressive dans ses prunelles se mua en une flamme d’angoisse pure. Elle déglutit avec peine, son regard fuyant vers les lourdes portes ouvertes de l’église, comme si elle craignait d’entendre déjà des sirènes hurler au loin. Elle baissa la main, arrachant son bras à mon étreinte.
« Tu te crois maligne, Sophie », siffla-t-elle entre ses lèvres desséchées. « Mais tu ne connais pas le quart de la vérité. Marc est devenu complètement fou à la fin. Il voyait des monstres partout. Et ce gamin… ce gamin est maudit. Garde-le si tu veux crever avec lui. Mais tu n’auras pas un centime. Rien ne vous sauvera quand ils sauront où il est. »
Elle fit volte-face dans un tourbillon rageur de manteau synthétique et s’enfuit le long de l’allée centrale. Ses talons claquèrent frénétiquement contre les dalles jusqu’au porche, où elle disparut dans la lumière aveuglante du dehors. Le claquement lourd du portail de fer de la cour retentit quelques secondes plus tard, scellant son départ précipité.
Le silence retomba sur la nef, plus pesant, plus étouffant qu’auparavant. Seul subsistait le bruit rauque de la respiration de Léo derrière moi. Je me tournai lentement vers lui et posai un genou à terre. Ses petites mains tenaient encore fermement les pans de ma veste, ses jointures blanchies par l’effort.
« Elle est partie, mon bonhomme », murmurai-je doucement en essayant de stabiliser mon propre souffle. « Elle ne te fera aucun mal. Je te le promets. »
Léo releva la tête. Ses yeux, immenses et d’un bleu surnaturel, étaient baignés de larmes muettes. Il ne pleurait pas comme les enfants de son âge, à grand renfort de cris et de sanglots déchirants. Sa tristesse était rentrée, ancienne, écrasée sous le poids d’une terreur intériorisée depuis trop longtemps. Il porta lentement sa main droite à la poche ventrale de son sweat élimé. Ses petits doigts sales se refermèrent sur un objet volumineux et rigide qu’il en extirpa avec précaution.
C’était un carnet de cuir marron, usé aux coins, ficelé par un lacet de cuir élimé. Sur la couverture, gravées au fer chaud de manière hésitante, se trouvaient deux lettres : M. D. Les initiales de Marc Delaunay. Mon frère.
« Papa m’a dit de te donner ça », murmura Léo. Sa voix était à peine audible, un frémissement d’ailes dans le vide immense de l’église. « Il m’a dit : “Si un jour je m’endors et que je ne me réveille plus, cours jusqu’à la ville. Va à l’église aux vitraux rouges le jour où les cloches sonnent trois fois. Sophie sera là. Elle a le même regard que moi. Donne-lui le livre des ombres.” »
Un frisson glacial me traversa l’échine de part en part. Mon frère savait qu’il allait mourir. Il avait orchestré notre rencontre. Même du fond de son exil et de sa folie apparente, il avait préparé la fuite de cet enfant jusqu’à moi.
« Léo… Marc était ton père ? »
L’enfant hocha la tête avec une gravité désarmante. « Hélène me disait toujours que j’étais le fils de personne, que j’étais une erreur ramassée dans un caniveau. Mais Papa Marc disait que c’était faux. Il disait que son sang coulait dans mes veines, même si le monde entier refusait de le croire. Il disait que tant que je respirais, il ne disparaîtrait jamais tout à fait. »
Je posai ma paume tremblante contre sa joue rugueuse et froide, essuyant la trace grise de poussière qui maculait sa peau. La ressemblance était trop éclatante pour être un hasard génétique ou une simple coïncidence du destin : cette façon d’incliner légèrement la tête vers la gauche, ce pli soucieux à la racine du sourcil, cette teinte indigo au fond de l’iris que personne d’autre dans notre famille ne possédait, hormis Marc et notre grand-père. Hélène mentait. Elle avait menti pour semer la terreur, pour disloquer mes certitudes et récupérer ce qu’elle considérait comme un ticket de loterie.
« Viens », dis-je en me relevant tout en lui prenant fermement la main. « Nous ne pouvons pas rester ici. »
Je jetai un dernier regard vers le cercueil fermé de Marc. Les lys commençaient déjà à faner sur le couvercle de chêne clair. Il n’y aurait pas d’oraison funèbre, pas de cortège solennel, pas de prières chantées par des amis absents. Mon frère reposait seul, mais sa mission, elle, venait de m’être transmise avec une force implacable. J’embrassai du bout des doigts la surface de bois verni, murmurant une promesse silencieuse dans la pénombre : « Je le protégerai, Marc. Quoi qu’il en coûte. »
Nous sortîmes discrètement par la porte latérale de la sacristie pour éviter le parvis principal. Le vent d’automne d’octobre fouettait la petite place déserte du village. Les feuilles mortes tourbillonnaient sur le goudron humide. J’installai Léo sur le siège passager de ma vieille berline grise, rabattant la ceinture de sécurité sur son corps minuscule. Dès qu’il sentit la chaleur du chauffage envahir l’habitacle, ses paupières s’alourdirent. L’épuisement d’une fuite sans doute interminable commençait à réclamer son dû.