Avant de démarrer, je verrouillai les portières et pris le carnet de cuir entre mes mains. Mes doigts tremblaient tellement que j’eus du mal à dénouer le lacet. L’odeur familière du tabac brun et du papier jauni s’en échappa aussitôt, me transportant dix ans en arrière, dans notre chambre d’étudiants où Marc écrivait ses chroniques tard dans la nuit.
J’ouvris la première page. L’écriture était nerveuse, heurtée, trahissant une agitation fiévreuse qui ne lui ressemblait pas autrefois.
« Sophie, si tu lis ces lignes, c’est que mon cœur a enfin cédé, ou qu’on l’a aidé à s’arrêter. Si Léo est à tes côtés, alors tout n’est pas perdu. Pardonne-moi. Pardonne mes dix années de silence lâche. Quand j’ai compris dans quel gouffre Hélène m’avait attiré, il était déjà trop tard pour revenir vers vous sans mettre votre vie en péril… »
Je retins mon souffle, les yeux brûlants, tandis que la lecture me plongeait dans les méandres de l’enfer qu’avait traversé mon frère.
Marc racontait comment, dix ans plus tôt, aveuglé par sa passion pour Hélène, il avait accepté de servir de prête-nom pour une société d’investissement immobilier fictive gérée par le clan de cette dernière : les frères Vaneck, une fratrie connue dans la pègre locale pour le blanchiment d’argent et l’extorsion de fonds. Marc n’était pour eux qu’un pion cultivé, un bouclier légal destiné à porter le chapeau en cas d’effondrement judiciaire. Lorsqu’il avait découvert la provenance illicite des fonds colossaux qui transitaient par ses comptes bancaires, il avait tenté de se retirer. La rupture avec notre famille n’avait pas été un acte de mépris ou d’égoïsme : c’était une mesure de protection désespérée. Hélène et ses acolytes avaient menacé de nous faire payer, moi et nos parents, pour chaque euro qui manquerait à l’appel.
Marc s’était alors terré dans la forêt domaniale de Morvan, coupant tout contact, vivant en ermite pour nous effacer de la carte de leurs représailles. Mais un an après sa fuite, Hélène l’avait retrouvé. Non pas pour le tuer, mais pour déposer un nourrisson sur le pas de sa porte avant de disparaître à nouveau. Un fils que Marc n’avait jamais voulu abandonner. Il avait élevé Léo dans le secret le plus absolu, lui apprenant à lire, à écrire, à se cacher dans les fourrés au moindre bruit de moteur suspect.
Au fil des pages, le récit devenait de plus en plus sombre. Deux mois avant sa mort, Marc avait surpris une conversation entre Hélène et un homme de main des Vaneck près du village. Ils avaient découvert un compte bloqué en Suisse, ouvert à l’origine sous le nom de Marc au moment des malversations, contenant près de trois millions d’euros. Selon les clauses de la fiducie scellée à l’époque par les complices eux-mêmes pour se prémunir d’une saisie de l’État, ces fonds ne pouvaient être débloqués qu’à deux conditions précises : soit par la signature conjointe de Marc à son quarantième anniversaire, soit, en cas de décès prématuré avant cette date charnière, par son héritier légal direct, sous la tutelle exclusive de son représentant légal. Marc allait avoir quarante ans dans trois jours.
« Elle a commencé à glisser des poudres blanches dans mes tisanes il y a trois semaines », écrivait Marc avec une lucidité qui me fit monter la nausée aux lèvres. « Une détérioration lente de mon muscle cardiaque, imperceptible pour un médecin de campagne peu zélé lors d’une autopsie sommaire. Elle a tout calculé. En me tuant avant la date butoir, elle transfère le contrôle de cette fortune colossale à Léo, dont elle compte réclamer la garde exclusive devant un juge des tutelles. Mais elle ignore une chose capitale : Léo n’est pas seulement son enfant par déclaration civile. J’ai fait établir en grand secret un acte de reconnaissance de paternité officiel et un test génétique indiscutable auprès d’un laboratoire certifié à Genève. Tous les documents originaux, ainsi que les preuves accablantes des fraudes financières des Vaneck, sont enfermés dans la doublure de la vieille commode en chêne de ma cabane. Si Hélène met la main sur Léo, elle obtiendra la procuration sur les comptes. Ensuite, Sophie… elle se débarrassera de lui. Un accident d’enfant, une noyade malheureuse dans un étang. Léo sait trop de choses. Il a vu les flacons, il a entendu les menaces. Sauve-le. Va chercher la boîte avant qu’ils ne brûlent la maison. »
Je refermai le carnet d’un coup sec. Mes mains tremblaient d’une rage volcanique. Ce n’était pas une mort naturelle. Marc avait été lentement, méthodiquement empoisonné dans l’ombre par la femme à laquelle il avait jadis accordé sa confiance. Et cet enfant innocent, assoupi à mes côtés, le visage tourné contre le dossier en skaï, n’était qu’un fusible dans leur mécanique macabre.
Je regardai ma montre : seize heures passées. La maison de Marc se trouvait à une quarantaine de kilomètres au nord, au cœur d’une forêt dense où la nuit tombait plus vite qu’ailleurs en cette saison. Hélène savait que Léo s’était enfui avec le carnet ou du moins qu’il détenait la clé de sa perte. Si elle soupçonnait l’existence d’autres preuves matérielles dissimulées dans les bois, elle ne tarderait pas à s’y rendre avec ses complices pour tout réduire en cendres.
« On va faire un tour, Léo », murmurai-je en mettant le contact. Le moteur vrombit dans le crépuscule naissant.
Le trajet fut silencieux et oppressant. Léo dormait d’un sommeil agité, gémissant par moments et serrant son sweat-shirt contre sa poitrine comme une armure dérisoire. À mesure que nous nous enfoncions dans la campagne profonde, les rubans de goudron rétrécissaient, cédant la place à des chemins forestiers boueux bordés de chênes centenaires et de pins majestueux. La brume montait des sous-bois, enveloppant le paysage d’une ouate grise et fantomatique.
Nous arrivâmes enfin à destination. La bâtisse apparaissait à travers les branchages dénudés : une ancienne maison de garde forestier aux volets disjoints, couverte de lierre desséché. Aucune lumière ne filtrait des carreaux brisés. Le silence régnant autour des lieux était surnaturel, seulement troublé par le crissement des pneus sur les aiguilles de pin détrempées.