Ioulia ne recula pas d’un millimètre. Quand il tenta de lui attraper le poignet pour la forcer à s’asseoir, elle dégagea son bras d’un coup sec, si violent qu’il trébucha contre la table, faisant trembler la vaisselle.

« Ne pose plus jamais la main sur moi, Vladimir, » murmura-t-elle, chaque syllabe saturée d’un venin glacial. « Sortez. Tous les trois. Maintenant. »

« Et si on ne veut pas ? » ricana Sveta, croisant ses bras courts sur sa poitrine. « Qu’est-ce que tu vas faire ? Appeler la milice ? Tu vas leur dire quoi ? Que ton mari reçoit sa famille ? Ils vont te rire au nez. »

Ioulia sortit son téléphone de sa poche. Sans hésiter, elle composa un numéro qu’elle avait soigneusement mémorisé quelques semaines plus tôt, lors du règlement de la succession : celui de Maître Voronov, le notaire chargé du dossier de Nina, mais surtout un vieil ami d’enfance de son défunt grand-père, ancien procureur respecté du district.

Elle mit le haut-parleur. La tonalité résonna dans le silence soudain de la cuisine.

« Allô ? Ioulia Petrovna ? » répondit la voix grave et posée de l’homme de loi.

« Maître Voronov, bonsoir. Pardonnez-moi de vous déranger à cette heure tardive. Je suis actuellement chez moi, dans l’appartement dont j’ai hérité. Plusieurs individus, dont la belle-famille et des tiers non domiciliés, refusent de quitter mon domicile et tentent de me contraindre par la menace physique et morale à aliéner mes droits de propriété. J’enregistre actuellement la conversation et je m’apprête à contacter le commissariat central du premier arrondissement pour violation de domicile et tentative d’extorsion en bande organisée. »

La mention du « procureur » et des termes juridiques précis frappa les esprits plus sûrement qu’une gifle. Le sourire d’Andreï s’effaça instantanément. Travaillant au noir sur des chantiers navals, la moindre altercation avec la police risquait de lui coûter très cher.

« Très bien, Ioulia Petrovna, » répondit Maître Voronov avec un calme redoutable. « Ne bougez pas. Je connais parfaitement le chef de poste du premier arrondissement. J’envoie immédiatement une patrouille d’intervention pour expulsion immédiate et constat d’huissier. S’il y a la moindre trace de dégradation, cela passera au pénal. »

« Merci, Maître. Ils ont dix secondes pour franchir la porte. »

Elle coupa la communication.

Pendant un instant, plus personne ne respira dans la pièce. Le masque de toute-puissance de Galina Ivanovna venait de se briser en mille morceaux, révélant la lâcheté crasse qui sous-tendait son autoritarisme.

« Espèce de folle… » balbutia Sveta, attrapant son manteau à la hâte. « Andreï, viens, on s’en va. Elle a complètement perdu la raison, elle est hystérique ! »

Andreï ne se fit pas prier. Il attrapa sa casquette et gagna le vestibule à grands pas. Galina Ivanovna, tremblante d’une rage impuissante, fixa son fils avec des yeux suppliants :

« Volodia ! Tu viens avec nous ! Ne reste pas une minute de plus avec ce monstre sans cœur ! »

Vladimir resta planté au milieu de la cuisine, désemparé, le regard perdu entre sa mère qui l’appelait depuis la porte et Ioulia, immobile, droite comme une statue de marbre, qui le fixait sans la moindre trace d’amour, de compassion ou de peur. Il comprit en une seconde que le pont venait d’exploser, et qu’il se trouvait du mauvais côté de la rive.

« Maman… partez devant, » balbutia-t-il, la lâcheté reprenant le dessus. « Je… je dois régler ça. »

« Si tu restes, tu n’es plus mon fils ! » cria la vieille femme depuis le palier, avant que la porte d’entrée ne claque violemment sous le pas précipité de Sveta et d’Andreï.

Le silence qui retomba sur l’appartement était lourd, étouffant, saturé de l’odeur rance du tabac froid et de l’alcool renversé.

Vladimir se tourna vers Ioulia, tentant d’adopter un ton conciliant, presque charmeur, mais son regard fuyait lamentablement.

« Tu vois… je suis resté avec toi, mon cœur. Je les ai laissés partir. Maman est excessive parfois, je le sais bien, mais au fond elle ne pensait qu’à l’avenir de la famille. On forme une équipe, toi et moi. On va s’asseoir, on va nettoyer tout ça, et on va discuter calmement de la façon de gérer cet appartement… »

Ioulia le regarda longuement. Elle ne voyait plus l’homme qu’elle avait épousé cinq ans auparavant dans une mairie de banlieue sous une pluie triste. Elle ne voyait plus que le reflet minuscule d’un garçon soumis, incapable de défendre son propre foyer, prêt à dépecer la dépouille de son mariage pour satisfaire les caprices d’une matriarche tyrannique.

« Va chercher tes affaires, Vladimir. »

Il se figea, son sourire forcé se décomposant. « Quoi ? »

« Tu as entendu. Va faire tes valises. Tu as une demi-heure. Après cela, je mets tes affaires sur le palier et je change les serrures. »

« Tu ne peux pas me faire ça ! Je suis ton mari ! Je n’ai nulle part où aller ! »

« Va chez ta mère. Elle sera ravie d’avoir son petit garçon auprès d’elle. Elle pourra vérifier tes tickets de caisse, mesurer la longueur de tes oignons et t’expliquer comment vivre avec du pain trempé dans de l’eau. »

« Ioulia, sois raisonnable ! On est mariés ! Le mariage, c’est pour le meilleur et pour le pire ! »

« Le pire, je l’ai déjà eu, » trancha-t-elle sans élever la voix. « Et il portait ton nom. Le temps du meilleur commence maintenant, mais sans toi. »

La dispute qui suivit dura vingt minutes d’une intensité sordide. Vladimir passa des supplications larmoyantes aux menaces les plus viles, jurant qu’il lui prendrait jusqu’à son dernier sous au tribunal, qu’il ferait d’elle une paria, qu’elle mourrait seule et abandonnée de tous. Ioulia ne répondit plus à un seul mot. Elle alla chercher deux grands sacs de voyage dans le placard de l’entrée, les jeta au milieu de la chambre à coucher et commença méthodiquement à y empiler les chemises, les pantalons et les pulls de son époux.