Ioulia rentra un soir du travail sous une bourrasque de neige fondue. Ses souliers avaient pris l’eau, son manteau pesait une tonne. En ouvrant la porte, elle entendit immédiatement des voix familières résonner dans la cuisine : le rire gras d’Andreï, le mari de Sveta, les jacassements aigus de la sœur, et ce timbre autoritaire, nasillard, qui lui nouait les entrailles depuis des années.

Dans la cuisine, la table était encombrée de boîtes de conserve ouvertes, de bouteilles de vodka bon marché et de saucisson gras débité grossièrement à même le plan de travail en quartz tout neuf, sans planche à découper. Les rayures blanches sur la pierre sombre sautaient aux yeux.

Galina Ivanovna trônait en bout de table, un verre à la main. Sveta et son mari étaient assis à côté, tandis que Vladimir servait les boissons avec un empressement servile.

« Ah, voilà la maîtresse des lieux ! » lança Andreï en rotant à demi, une cigarette éteinte coincée derrière l’oreille.

Ioulia ferma la porte derrière elle sans quitter son manteau mouillé. « Qu’est-ce que vous faites tous ici ? »

Galina Ivanovna posa son verre avec une lenteur calculée. Elle arborait ce sourire mielleux des gens qui s’estiment intouchables parce qu’ils sont en surnombre.

« Nous sommes venus discuter d’affaires sérieuses, Ioulia. Assieds-toi. Enlève tes bottes, tu mets de la boue partout. »

« Je suis chez moi, » répondit froidement la jeune femme en restant debout dans l’encadrement de la porte. « Dites ce que vous avez à dire et partez. »

Sveta prit alors la parole, d’un ton faussement compatissant qui dissimulait mal une jalousie féroce.

« Écoute, Ioulia. Tu sais bien que notre situation est difficile. Avec Andreï et le petit Denis, nous vivons dans une seule pièce dans cette vieille tour délabrée du quartier industriel. L’air y est irrespirable, les voisins sont des alcooliques. Et vous deux, vous vivez ici, dans près de quatre-vingts mètres carrés. C’est du gaspillage. Une hérésie ! »

Ioulia sentit le sol vaciller sous ses pieds, mais elle maintint son regard droit. « Et donc ? »

« Donc, » intervint la belle-mère en tapotant le plateau de la table du plat de la main, « nous avons trouvé la solution parfaite pour toute la famille. Nous avons vu un agent immobilier du quartier hier. On va vendre le studio de Sveta et Andreï. Avec cet apport, et en mettant cet appartement sous hypothèque pour obtenir un prêt complémentaire, on peut acheter un grand pavillon à la périphérie. On y vivra tous ensemble. Moi au rez-de-chaussée pour mes jambes, vous à l’étage, Sveta et son mari dans l’aile droite. Une vraie famille unie. »

Ioulia crut un instant à une mauvaise plaisanterie. Elle regarda son mari. Vladimir évitait soigneusement ses yeux, fixant avec intensité son verre d’alcool trouble.

« Tu as accepté ça, Vladimir ? » demanda-t-elle, d’une voix presque inaudible tant le dégoût l’étouffait.

« C’est une excellente opportunité, Ioulia, » bredouilla-t-il, le visage rougeaud. « On aurait un jardin. Maman pourrait s’occuper de tout. Et puis… Sveta a besoin d’aide. On ne peut pas être égoïstes à ce point. Tu ne vas pas garder trois pièces pour toi toute seule. »

« C’est l’appartement de ma grand-mère. C’est tout ce qui me reste d’elle. »

« Ta grand-mère est morte ! » trancha Galina Ivanovna d’un ton sec, sans la moindre pitié. « Les morts n’ont pas besoin de mètres carrés en ville. Les vivants, oui. Et puis, soyons réalistes : une femme seule ne peut pas entretenir un tel bien. Si tu aimes vraiment mon fils, tu dois prouver que tu fais partie de cette famille. Demain, nous allons chez le notaire pour signer les procurations nécessaires. »

Sveta sortit de son sac un document déjà préparé, tapé à la machine sur une feuille jaunie, et le fit glisser sur la table, au milieu des miettes de pain et des taches de graisse.

« Tu as juste à signer ici pour autoriser Vladimir à entamer les démarches de mise en gage et de vente. On a déjà tout arrangé avec un contact à la banque. C’est réglé. »

Ioulia s’approcha lentement de la table. Les quatre paires d’yeux la suivaient, pleines d’une attente avide. Ils croyaient qu’elle allait fléchir. Elle avait toujours cédé par le passé : sur les marques de courses, sur ses vacances, sur ses économies, sur son temps. Ils pensaient que l’habitude de l’obéissance la ferait plier une fois de plus.

Elle posa sa main sur le papier. Les ongles coupés court, les doigts marqués par les heures de travail au bureau et le froid mordant du trajet. Puis, d’un geste précis, mesuré, sans un cri ni un tremblement, elle déchira le document en deux. Puis en quatre. Puis en huit morceaux.

Elle laissa tomber les confettis blancs directement dans le cendrier de fortune improvisé dans une soucoupe, où flottaient déjà des cendres humides de tabac.

« Vous êtes complètement fous, » dit-elle d’une voix d’une noirceur absolue. « Vous n’aurez pas une seule brique de cette maison. Pas un seul kopeck. Vous n’avez aucun droit ici. »

Le visage de Galina Ivanovna vira au pourpre sombre. Elle se leva d’un bond, renversant son tabouret.

« Petite insolente ! Misérable ingrate ! Volodia, tu vas laisser cette péronnelle nous insulter sous ton propre toit ? Fais-la plier ! Montre-lui qui est l’homme ici ! »

Andreï ricana lourdement : « Si ma femme me parlait sur ce ton, elle saurait tout de suite de quel bois je me chauffe. »

Vladimir, galvanisé par la présence de son beau-frère et les hurlements de sa mère, se dressa à son tour. Il s’avança vers Ioulia, le poing serré, l’haleine chargée d’alcool.

« Tu vas signer ce papier, Ioulia. Tu vas en faire réimprimer un et tu vas le signer. C’est moi qui gère les affaires du foyer. Tu m’entends ? C’est moi ! »