« Ta propre fille ? » La voix d’Ioulia ne monta pas d’un ton, mais elle perdit toute sa rondeur, devenant tranchante comme un tesson de bouteille. « Les filles, on ne les épie pas en comptant les centimes d’un pot de yaourt. On ne fait pas semblant d’avoir une crise cardiaque pour empêcher leur mari de les accompagner à l’enterrement de leur seule famille. »

Galina Ivanovna recula d’un demi-pas, stupéfaite non par la vérité de l’accusation, mais par l’audace inouïe de la jeune femme. Jamais, en quatre années de mariage, Ioulia n’avait osé tenir son regard ainsi.

« Volodia ! » appela la mère, sans même tourner la tête vers le fond du couloir d’où son fils émergeait timidement, ses pantoufles traînant sur le parquet. « Tu entends comme elle me parle ? Tu entends ce qu’elle ose insinuer sur ma santé ? J’ai failli y rester, ce jour-là ! »

Vladimir resta sur le seuil du salon, les mains enfouies dans les poches de son vieux survêtement gris. Son visage, mou et indécis, oscillait entre la stupeur et la gêne.

« Ioulia… calme-toi, » bredouilla-t-il avec cette mollesse qui avait si longtemps servi de refuge à sa lâcheté. « Maman ne voulait pas dire ça. Elle donne juste son avis sur la décoration. Tu t’emportes pour rien. Tu es nerveuse depuis les funérailles. »

« Non, Volodia. Je ne suis pas nerveuse. Pour la première fois depuis des années, j’ai les idées parfaitement claires. » Ioulia alla ouvrir la lourde porte d’entrée blindée et la bloqua contre le mur. L’air frais du palier s’engouffra dans l’appartement, apportant avec lui l’odeur de béton et de pluie froide de la ville. « Il se fait tard. Galina Ivanovna, le minibus passe dans dix minutes au coin de la rue. Vous aurez tout le temps de l’attraper. »

Un silence épais tomba dans l’entrée. La belle-mère regarda la porte béante, puis son fils, puis cette bru qu’elle avait toujours considérée comme une silhouette silencieuse, une servante docile acquise au foyer.

« C’est ça ? Tu me chasses ? Tu chasses la mère de ton époux de ce… de ce taudis bourgeois ? »

« Je vous demande de quitter mon appartement, » répéta Ioulia d’une voix d’acier.

Galina Ivanovna ajusta son écharpe d’un geste sec, le menton tremblant d’un mépris outragé. « Tu le regretteras, ma fille. Une femme orgueilleuse finit toujours seule sur un tas de cendres. Volodia, tu viens avec moi ? »

Vladimir regarda sa mère, puis le sol. « Je… je vais rester un peu, Maman. Je te raccompagne en bas. »

Quand la porte se referma enfin derrière eux, Ioulia s’appuya contre le battant, le front appuyé contre le métal froid. Son cœur battait la chamade, ses jambes tremblaient, mais pour la première fois, la honte ne l’accompagnait pas. Elle n’avait pas cédé. Elle avait tracé une ligne nette au sol.

Dix minutes plus tard, Vladimir remonta. Il ne retira pas ses chaussures d’extérieur, laissant deux empreintes de boue humide sur le linoléum du vestibule. Ioulia nota le geste : un acte de défiance puéril, une façon de marquer son territoire sans oser un affront direct.

« Tu as perdu la tête ? » cria-t-il en avançant vers elle, l’index levé. « Tu traites ma mère comme une chienne de rue ! Elle est âgée, elle a sa fierté ! Qu’est-ce qui t’a pris de monter sur tes grands chevaux pour des rideaux et un canapé ? »

« Elle n’a rien à faire ici, Volodia. Et elle n’a rien à décider. »

« C’est chez nous ! » hurla-t-il, la voix déraillant sous la colère. « Nous sommes mariés ! Tout ce qui est à toi est à moi ! C’est ce que dit la loi, c’est ce que dit l’Église ! »

Ioulia soutint son regard sans ciller, le visage fermé.

« Non. Pas cet appartement. Ma grand-mère me l’a légué à moi seule, par testament, avant sa mort. Selon le Code civil, les biens hérités n’entrent pas dans la communauté conjugale. Cet endroit est à moi, Vladimir. Uniquement à moi. »

L’expression de Vladimir se métamorphosa. La fureur laissa place à un étonnement incrédule, puis à une ombre bien plus sombre, faite de calcul et d’amertume. Il n’avait jamais pris la peine de lire les papiers du notaire. Dans son esprit étriqué, nourri aux principes de sa mère, l’épouse n’était qu’un appendice du mari.

« Tu avais tout prévu, n’est-ce pas ? » cracha-t-il en ricanant, un ricanement mauvais qui lui déformait la bouche. « Depuis le début. Tu as fait tes petites manigances avec ta vieille. Tu te crois au-dessus de nous maintenant parce que tu as trois pièces dans le centre ? »

« Va te coucher, Volodia. Je n’ai plus la force de t’écouter ce soir. »

La nuit fut un bloc de glace. Dans le lit neuf qu’elle avait payé de ses propres économies, Vladimir dormit tourné vers le mur, son dos imposant et hostile dressé comme une barricade. Ioulia resta éveillée, les yeux fixés sur les reflets des réverbères à travers la brume des rideaux bleu pâle. Elle comprit cette nuit-là que la paix n’était pas un état que l’on recevait en héritage : c’était un champ de bataille qu’il fallait défendre pied à pied.

Dans les jours qui suivirent, une tension insidieuse s’installa dans l’appartement. Vladimir ne criait plus, mais son attitude s’était chargée d’une rancœur passive et destructrice. Il refusait de participer aux charges courantes, prétextant qu’il devait envoyer de l’argent à sa mère pour ses prétendus « médicaments ». Il laissait traîner ses affaires, éteignait à peine les lumières et invitait sans prévenir des collègues de travail pour boire de la bière et fumer sur le balcon, laissant des mégots écrasés dans les pots de fleurs que Nina avait autrefois chéris.

Puis, vers la fin du mois de janvier, l’offensive changea d’échelle.