Désespéré, il s’agenouilla dans la glaise. Il fit glisser ses doigts le long des rebords, cherchant une anfractuosité, une fissure. Rien.

« Réfléchis, Daniel », murmura-t-il entre ses dents qui claquaient sous l’effet du froid et de la terreur. « Maman ne pouvait pas soulever une dalle de trois cents kilos à son âge… »

Il inspecta l’arrière de la stèle. Derrière le bloc de granit sculpté se trouvait un socle surélevé creusé d’une niche destinée autrefois à abriter une lanterne votive. La niche était obstruée par une lourde plaque de fonte scellée par deux écrous rouillés. Mais l’un des écrous était neuf, brillant sous la pluie, enduit d’une graisse mécanique récente.

Le cœur battant à tout rompre, Daniel utilisa la boucle métallique de sa ceinture pour faire levier. Le métal gémit sous la contrainte, puis l’écrou céda avec un claquement sec. La plaque pivota.

Au fond de la cavité, protégée de l’humidité par plusieurs couches de plastique étanche scellées à l’adhésif industriel, se trouvait une boîte métallique plate d’environ trente centimètres de côté.

Daniel s’en saisit immédiatement. Le poids était surprenant.

Il n’eut pas le temps de l’ouvrir.

Le claquement métallique d’une culasse que l’on arme retentit juste derrière lui, à moins de deux mètres.

« Ne fais pas un geste, Daniel. Pose cette boîte très lentement sur la terre, et lève-toi. »

Daniel se figea. Il n’avait même pas entendu les bruits de pas couvrir le grondement de la pluie.

Il obéit avec lenteur, lâchant la boîte dans l’herbe mouillée avant de se redresser. En se retournant, le faisceau d’une puissante torche halogène lui brûla les rétines. Derrière la lumière aveuglante se découpait la silhouette massive de Thomas, un pistolet automatique braqué sans trembler sur sa poitrine. Et à ses côtés, abrité sous un grand parapluie noir que tenait son complice, se tenait Arthur.

L’oncle n’avait plus rien du tuteur affable et compatissant. Son visage, baigné par la lueur crue de la torche, affichait une dureté d’acier, les lèvres pincées dans une expression de profond dégoût.

« Tu as toujours été trop curieux pour ton propre bien, Daniel », commença Arthur d’une voix calme qui dominait la tempête. « Exactement comme ton père. Richard ne savait pas quand s’arrêter. Il voulait tout contrôler, tout moraliser, au détriment de la survie même de notre famille. »

« Qu’est-ce que vous avez fait ? » cracha Daniel, les poings serrés, sentant la haine submerger sa peur. « Maman a tout écrit. Mallory a tué mon père, et vous avez maquillé le crime ! »

Arthur laissa échapper un rire bref, sans joie, qui fit frémir Daniel.

« Mallory ? Cette pauvre idiote n’aurait pas été capable de tuer une mouche de sang-froid. Non, Mallory était simplement hystérique, comme d’habitude. Elle s’était disputée avec Richard ce soir-là parce qu’il refusait de lui céder ses parts de l’entreprise. Elle a pris la voiture pour s’enfuir sous la pluie. Richard l’a poursuivie avec la berline, a réussi à lui couper la route sur la falaise pour la forcer à s’arrêter. Ils sont sortis de leurs voitures au bord du gouffre. Ils hurlaient. Richard a glissé. Il s’est rattrapé au bastingage de sécurité… et c’est là que je suis arrivé. »

Arthur fit un pas en avant, son regard plongeant dans celui de son neveu avec une cruauté absolue.

« Mallory était assise par terre, prostrée, tétanisée par la terreur. Richard pendait au-dessus du vide, suppliant qu’on l’aide à remonter. S’il remontait, Daniel, il découvrait le trou de huit millions de dollars que j’avais creusé dans les comptes de la compagnie maritime pour couvrir mes investissements en Asie. Il allait me dénoncer, m’envoyer en prison, ruiner notre réputation séculaire. Alors j’ai posé le pied sur les doigts de mon frère. Un par un. Jusqu’à ce qu’il lâche. »

Un frisson d’horreur pure glaça les veines de Daniel. « Espèce de monstre… »

« Je suis un gestionnaire », répliqua Arthur sans la moindre trace d’émotion. « J’ai convaincu Mallory que c’était sa faute. Qu’elle l’avait poussé dans l’obscurité sans s’en rendre compte. Elle était tellement choquée, sous le choc de la vitesse et de l’alcool qu’elle avait ingurgité, qu’elle a fini par le croire. Je l’ai tenue sous ma coupe pendant vingt-cinq ans grâce à cette culpabilité. Elle est devenue ma marionnette, destructrice, instable, prête à tout pour que personne ne découvre son prétendu secret. Mais ta mère… Helen savait. Richard lui avait confié ses soupçons sur mes malversations la veille de sa mort. Elle a fini par rassembler les relevés de comptes, les rapports d’expertise mécanique que j’avais payés pour faire taire la police, et même la cassette audio de l’appel d’urgence que j’avais intercepté. Elle gardait tout cela ici, attendant le moment où elle se sentirait assez forte pour me détruire. Elle est morte avant d’en avoir le courage. »

Arthur désigna la boîte dans la boue d’un geste dédaigneux du menton.

« Quand Helen a senti sa fin approcher à l’hospice, elle a appelé Claire. Pas toi, Daniel. Parce qu’elle savait que tu étais trop émotif, que tu te ferais massacrer. Elle a tout donné à ta femme. Et Mallory a vu Claire fouiller dans les affaires de votre mère. Mallory a compris que Claire détenait ce qui pouvait la détruire. Le reste n’est qu’un regrettable débordement de panique sur le parvis. Mais maintenant, la boucle est bouclée. »

« Vous ne vous en tirerez pas », dit Daniel, la voix sourde de colère. « Claire est à l’hôpital. La police— »

« Claire ne passera pas la nuit », coupa Arthur avec une froideur chirurgicale. « Une infirmière que j’ai grassement rémunérée vient d’injecter une dose létale de chlorure de potassium dans sa perfusion il y a exactement dix minutes. L’arrêt cardiaque sera attribué à ses lésions cérébrales. Quant à toi… le jeune veuf Daniel Bennett, détruit par le chagrin des funérailles de sa mère et le pronostic fatal de sa femme, s’est suicidé d’une balle dans la tête sur la tombe de ses ancêtres. Tout le monde comprendra. Tout le monde compatira. »