Son oncle Arthur se tenait debout devant lui. Même à soixante-cinq ans passés, l’homme conservait une prestance aristocratique dans son pardessus en cachemire noir. Ses tempes argentées étaient impeccablement brossées, son port altier, mais ses yeux gris trahissaient une tension électrique que son sourire compatissant ne parvenait pas tout à fait à masquer. Derrière lui se tenait Thomas, son chauffeur et homme à tout faire depuis deux décennies, une silhouette trapue aux mains enfoncées dans les poches d’une veste en cuir sombre.

« Oncle Arthur », souffla Daniel, la voix brisée par l’émotion et un début de méfiance instinctive. « Que fais-tu là ? »

« J’ai appris ce qui s’est passé dès que Mallory a été admise aux urgences de l’étage inférieur. Une fracture déplacée de la clavicule, des contusions multiples… Mais ce n’est rien comparé à l’état de Claire, m’a-t-on dit. Comment va-t-elle ? »

« Elle est dans le coma. »

Arthur posa une main lourde et réconfortante sur l’épaule de Daniel. Une pression ferme, peut-être un soupçon trop appuyée.

« Les médecins sont excellents ici. Nous allons mobiliser les meilleurs neurologues du pays, ne t’en fais pas pour les frais. Mais Daniel… les gens jasent déjà. Tout le conseil d’administration était présent à la sortie de la messe. Mallory a perdu la tête, certes, mais la police s’en mêle. Ils veulent savoir pourquoi elle a hurlé après Claire. Pourquoi cette fureur soudaine ? Qu’est-ce qui a pu déclencher une telle tragédie le jour des funérailles de ta mère ? »

Daniel fixa son oncle. Les mots du mot manuscrit brûlaient sa cuisse à travers le tissu de sa poche : « Arthur a payé le silence de l’inspecteur. »

« Elle parlait d’un bijou de maman », mentit Daniel d’une voix sourde, forçant ses traits à rester impassibles. « Mallory prétendait que Claire lui avait volé la croix en argent. C’est absurde. Maman l’avait offerte à Claire avant d’entrer à l’hospice. »

Arthur ne cilla pas, mais un pli minuscule se dessina entre ses sourcils. Son regard glissa furtivement vers le sachet plastique vide sur la chaise à côté de Daniel, puis vers les poches froissées de son neveu.

« Juste un bijou ? » demanda l’oncle avec une douceur presque mielleuse. « Les femmes et leurs querelles d’héritage… C’est déplorable. Écoute-moi, mon garçon. Tu es épuisé. Laisse Thomas vous ramener, toi et la petite, à la maison. Tu as besoin de repos. Je vais rester ici et veiller personnellement sur Claire. Personne n’approchera de sa chambre sans mon autorisation. »

L’offre, formulée avec toute la bienveillance d’un patriarche aimant, résonna dans l’esprit de Daniel comme un arrêt de mort déguisé. Garder Claire. S’assurer qu’elle ne se réveille jamais pour raconter ce qu’Helen lui avait confié sur son lit de mort.

« Non », répondit Daniel avec fermeté en se redressant, prenant soin de cacher son tremblement intérieur. « Je ne quitte pas l’hôpital. Emma ne supporterait pas de se réveiller ailleurs qu’à côté de moi. Mais j’aimerais… j’aimerais aller chercher des vêtements propres pour elle dans la voiture. Elle est couverte de boue. »

Arthur observa son neveu pendant trois secondes interminables, évaluant le degré de sincérité du jeune homme.

« Très bien », concéda l’oncle avec un sourire froid qui n’atteignait pas ses yeux. « Va chercher ce qu’il faut. Thomas peut t’accompagner si tu veux de l’aide. »

« Pas la peine. Je reviens dans cinq minutes. Garde un œil sur Emma pendant ce temps. »

Daniel déposa un baiser sur le front tiède de sa fille, se détourna et s’engagea d’un pas mesuré dans le couloir. Dès qu’il eut franchi les portes battantes du service et tourné l’angle menant vers les ascenseurs, il accéléra le pas, ignorant les ascenseurs pour dévaler l’escalier de secours quatre à quatre.

Il ne se dirigeait pas vers le parking. Il savait pertinemment que s’il restait passif, Claire mourrait d’une « défaillance respiratoire inattendue » avant l’aube, et la vérité sur son père disparaîtrait avec elle.

La pluie s’était mise à tomber drue sur la ville, transformant les allées du cimetière Saint-Matthieu en ruisseaux boueux lorsque le taxi déposa Daniel à cinquante mètres des grilles monumentales. Il était plus de vingt heures ; les portes en fer forgé étaient closes pour la nuit, cadenassées par une lourde chaîne.

Daniel enjamba le muret de pierre sans hésiter, déchirant la manche de son veston sur une branche de ronce.

La pénombre était presque totale, déchirée par instants par les éclairs lointains d’un orage d’automne. Le cimetière, si solennel quelques heures auparavant, ressemblait désormais à un labyrinthe de spectres pétrifiés. Les débris de terre cuite brisée et les gerbes de lys écrasées gisaient encore sur le parvis désert de l’église, témoins muets du carnage de l’après-midi.

« La preuve sommeille dans la tombe N17. »

Daniel alluma la lampe torche de son téléphone portable, dissimulant le faisceau lumineux de sa main pour ne pas attirer l’attention d’un éventuel gardien. Il se fraya un chemin à travers les sections les plus anciennes du cimetière. Les caveaux de la famille Bennett se trouvaient dans le secteur A, près de la chapelle. Mais le secteur N désignait la partie la plus reculée, celle des concessions perpétuelles abandonnées, adossée au vieux mur de soutènement qui surplombait la falaise.

Ses semelles s’enfonçaient dans la boue liquide. Daniel comptait les stèles moussues à mesure qu’il avançait sous la pluie battante.

N14… N15… N16…

La tombe N17 n’était pas un monument grandiose. C’était une stèle rectangulaire modeste, presque engloutie sous le lierre sauvage et les orties. En grattant la mousse épaisse avec ses ongles, Daniel découvrit le nom gravé dans le granit rugueux : Éléonore Bennett — 1898-1942. Sa grand-tante, une femme morte bien avant sa naissance, dont personne ne parlait jamais.

Daniel balaya la pierre tombale avec la lumière de son téléphone. Rien ne semblait avoir été touché récemment. La dalle de couverture était scellée par des décennies de végétation.