L’homme sourit avec une indulgence glaciale. « Maître Keller est un excellent juriste civiliste, mais il surveille l’entrée principale sur River Street. Nous sommes arrivés par le canal, en zodiac électrique. Et pour ce qui est de votre mort… qui a parlé de meurtre ? »
Il fit un pas dans la cabine étroite, son souffle matérialisé par de la buée dans l’air froid de l’usine.
« Une jeune veuve traumatisée, endeuillée, poursuivie par des créanciers, qui fait une rechute dépressive aiguë et vient se jeter du haut de la passerelle de chargement de l’ancienne usine de son beau-père… Le coroner de Lowell ne prendra même pas la peine d’ouvrir une enquête approfondie. Une chute de trente mètres sur les rochers de la Merrimack. On dira que vous avez voulu rejoindre le fantôme de votre mariage. »
« Et mon fils ? » crachai-je, mes muscles tendus, mes yeux balayant l’espace minuscule à la recherche d’une issue, d’une arme, d’un éclat de verre.
« Le petit garçon sera élevé dans une excellente pension suisse dès ses trois ans, entouré des meilleurs précepteurs que l’argent du trust puisse acheter. Il n’aura aucun souvenir de vous, ni de son père. Il grandira dans le respect du nom Holloway. Posez ce livre et donnez-nous la carte mémoire, Nora. Évitons les brutalités inutiles. »
Ils étaient deux. Entraînés, armés, méthodiques. Je n’avais aucune chance au corps à corps. Mes côtes me faisaient encore souffrir lors des changements de temps, et mon souffle était court.
Mais ils avaient commis une erreur fondamentale.
Ils me prenaient pour la Nora d’avant. La jeune restauratrice d’art new-yorkaise qui pleurait devant les toiles de Sargent et qui s’excusait quand un serveur renversait du café sur ses souliers. Ils n’avaient pas compris que Margaret et Ethan avaient tué cette femme-là dans l’escalier six mois plus tôt, et que ce qui s’était relevé du parquet ciré n’était plus capable de négocier.
« La carte est dans le coffre, » dis-je d’une voix blanche, faussement vaincue, baissant le faisceau de ma torche vers le sol en désignant la trappe ouverte. « Sous les registres. Prenez-la et laissez-moi partir. Je vous cède la garde de Léo. Je signerai les décharges de Judith. »
Le chef fit un signe de tête à son comparse armé. Ce dernier avança, baissant prudemment son arme vers la trappe, s’accroupissant d’un genou pour fouiller l’intérieur du compartiment blindé tout en gardant un œil sur moi.
C’était la fraction de seconde que j’attendais.
D’un mouvement d’une violence inouïe, nourrie par six mois de cauchemars et la terreur absolue de voir mon fils toucher par ces mains immondes, je balançai la lourde bible de dix kilos, reliée de métal et de chêne, directement dans le visage de l’homme accroupi.
Le choc fut brutal. Le nez du tireur explosa dans un craquement écœurant. Le coup de feu partit dans un sifflement étouffé par le silencieux, perforant le plancher de bois à quelques centimètres de ma cheville.
Dans le même élan, j’écrasai de tout mon poids le réflecteur métallique de la torche allumée sur la tempe du chef d’équipe, qui bascula en arrière contre la baie vitrée de la cabine. Le verre pourri céda dans un fracas assourdissant.
L’homme au nez brisé tenta de relever son pistolet, le visage ruisselant d’un sang noir sous la pénombre, mais je ne lui en laissai pas le temps. Je saisis la lourde porte en fonte du coffre Diebold et la rabattis de toutes mes forces sur sa main droite encore engagée sur la carcasse de l’arme.
Un hurlement inhumain déchira la nef de la filature. Les phalanges broyées sous deux cents kilos d’acier trempé lâchèrent prise.
Je ramassai l’arme au sol par le canon, sans hésiter une seconde, et frappai le sommet de son crâne avec la crosse en polymère lourd jusqu’à ce que son corps s’affaisse, inerte, contre les registres moisis.
Le chef d’équipe, ensanglanté par les éclats de verre, tentait déjà de se redresser sur le palier extérieur de l’escalier, sortant un couteau à cran d’arrêt de sa manche.
Je sortis sur le seuil de la cabine, le pistolet braqué à deux mains, les bras verrouillés, le canon pointé exactement entre ses deux yeux.
« Fais un pas, » murmurai-je, le souffle rauque, mon regard vrillé dans le sien. « Fais un seul pas, et je découvre ce que fait une balle subsonique dans le cerveau d’un comptable de Judith Holloway. »
L’homme s’arrêta net. Il lut dans mes yeux ce que son professionnalisme n’avait pas prévu : je n’avais pas peur de tirer. J’en avais presque envie. La frontière entre la victime et le bourreau s’était dissoute dans la poussière de l’atelier de son père.
Il leva lentement ses deux mains ouvertes, lâchant son couteau qui rebondit sur les marches en bois avec un son mat.
« Recule jusqu’à la passerelle, » ordonnai-je. « Et dis à Judith que si je vois encore une seule de ses voitures à moins de dix kilomètres de mon fils, ce ne sont pas les tribunaux qui recevront les enregistrements de Lowell. Je les enverrai directement aux cartels new-yorkais à qui Ethan devait de l’argent et à qui elle a refusé de payer les créances de son neveu. On verra combien de temps tient son hôtel particulier sur l’Upper East Side quand ils sauront où est passé leur million et demi. »
L’homme recula, pas à pas, sans prononcer un mot, disparaissant dans l’obscurité béante des coursives de l’usine désaffectée.
Je dévalai l’escalier sans sentir la douleur qui déchirait mes hanches, franchis la porte rouillée et courus à travers le terrain vague sous la pluie fine qui commençait à tomber, jusqu’à apercevoir les phares de la voiture de David qui s’allumèrent dans la nuit tombante.
Quarante-huit heures plus tard, le bureau du procureur général du Commonwealth du Massachusetts à Boston offrait le cadre feutré et solennel des règlements de comptes définitifs.