« Nora… attends, » supplia-t-il en tendant ses mains enchaînées vers moi, les fers cliquetant violemment contre la table. Le gardien fit deux pas en avant, la main sur son bâton télescopique. « Si tu détruis Judith… elle a des gens dehors. Elle ne reculera devant rien. Elle est pire que maman. Maman avait des accès de rage, Judith n’a que des calculs d’actionnaire. Si tu lui prends le trust, elle… »
« Elle fera quoi, Ethan ? Elle me jettera dans un escalier ? »
Je le toisai de toute ma hauteur, laissant tomber mes mots avec le poids d’une dalle funéraire.
« Vous avez déjà essayé. Et je me suis relevée. »
L’ancienne filature Vance à Lowell ressemblait à un monstre de briques rouges échoué sur les berges vaseuses de la rivière Merrimack. Les fenêtres aux centaines de petits carreaux étaient brisées pour la plupart, obturées de contreplaqué moisi portant des graffitis délavés par les pluies acides de la côte Est. La haute cheminée industrielle s’élevait vers le ciel bas et laiteux de cette fin d’après-midi comme un doigt accusateur pointé vers un ciel désert.
David Keller m’attendait dans sa voiture, à deux rues de là, le moteur au ralenti. Il avait catégoriquement refusé que je vienne seule, mais j’avais insisté pour entrer sans lui dans le bâtiment.
« C’est une infraction, Nora, » m’avait-il avertie en me tendant une lampe torche professionnelle et une paire de gants de cuir fin. « Si un vigile municipal ou la police de Lowell passe par là, tu te retrouves en garde à vue, et Judith Holloway utilisera ça dès demain matin pour prouver ton instabilité mentale. »
« Il n’y a pas de vigile pour une coquille vide criblée de dettes amiante, David. Attends-moi dix minutes. Si je ne suis pas sortie dans un quart d’heure, préviens les autorités. Pas avant. »
Je m’étais glissée par une porte de service rouillée dont le cadenas avait sauté depuis des années sous l’assaut des squatters locaux. L’intérieur de la filature sentait la moisissure, la graisse de machine figée depuis des décennies et la terre humide. La poussière s’élevait en volutes épaisses sous chacun de mes pas, étouffant le bruit de mes bottes sur le béton craquelé.
L’atelier numéro trois était une nef immense, silencieuse comme une cathédrale profanée. Des rangées de métiers à tisser désossés s’alignaient sous la verrière zébrée de suie, squelettes de fer forgé enveloppés de toiles d’araignées géantes.
Je balayai l’espace du faisceau tranchant de ma torche. Au fond à gauche, une cabine de contremaître en bois vitré, surélevée de trois marches. L’escalier grinça sous mon poids, déclenchant en moi un réflexe viscéral : mes doigts se crispèrent sur la rampe vermoulue, mes cuisses se bandèrent, prêtes à encaisser une chute fantôme. Je pris une grande inspiration, avalant la poussière âcre, et forçai mes jambes à monter.
À l’intérieur de la cabine, le bureau métallique avait été pillé. Les tiroirs pendaient, béants. Mais sous le linoléum gondolé près du radiateur en fonte, une trappe carrée apparut dès que j’eus écarté d’un coup de pied des piles de vieux cartons de filature décomposés.
La trappe céda dans un grognement de ferraille rouillée.
Le coffre ignifugé était bien là, scellé dans le béton de la fondation, une vieille boîte de métal vert olive portant la marque Diebold Safe & Lock Co.
Mes doigts gantés tournèrent la molette circulaire. Un. Deux. Zéro. Quatre. Trois. Neuf.
Un déclic sourd, lourd, presque gras, résonna dans le silence de l’usine abandonnée.
La porte blindée s’ouvrit de quelques centimètres. À l’intérieur, pas de liasses de billets ni de lingots d’or : quelques registres comptables reliés de cuir noir, rongés par les vers, et une bible protestante massive, à tranche dorée, aux pages gondolées par l’humidité de la rivière toute proche.
Je saisis le livre saint d’une main tremblante. La couverture en cuir épais était doublée d’un tissu de soie moirée. Mes ongles grattèrent la couture le long de la tranche intérieure.
Une incision nette, récente, apparut.
À l’intérieur de l’ourlet se trouvait un rectangle de plastique noir pas plus grand qu’un ongle : une carte micro-SD SanDisk de 64 gigaoctets.
« Belle prise, madame Sinclair. »
La voix résonna, calme, feutrée, presque courtoise, derrière moi.
Je me figeai, le cœur bondissant dans ma gorge.
Lentement, sans lâcher la carte que j’enfonçai immédiatement dans la poche intérieure de mon blouson fermé par un zip, je me retournai en pointant le faisceau de ma torche vers la porte de la cabine.
Deux hommes se tenaient sur le palier d’accès. Des hommes sans visage particulier, le genre d’hommes que l’on croise dans les coursives d’aéroports ou les parkings de banques privées : trench-coats sombres, gants de cuir noir, visages taillés à la serpe, sans aucune émotion visible. L’un d’eux tenait à la main un pistolet équipé d’un silencieux cylindrique, long et lourd, pointé non pas vers ma tête, mais vers mon abdomen.
« Éteignez cette torche, s’il vous plaît, » dit le second, qui semblait être le chef d’équipe. « La lumière attire les curiosités depuis la berge, et nous préférerions tous régler cette petite succession dans l’intimité. »
Je n’éteignis rien. Je braquai la lumière directement dans ses yeux pour réduire son champ de vision.
« Qui vous envoie ? Judith ? »
L’homme armé esquissa un mouvement d’agacement, mais son supérieur leva une main gantée pour l’arrêter.
« Madame Holloway ne connaît personne de notre profession, madame Sinclair. Ne lui prêtez pas des intentions qu’elle n’a pas. Elle a simplement mandaté notre cabinet de sécurité pour récupérer des biens appartenant légalement à la fiducie familiale. Vous êtes en violation de propriété, en possession d’archives industrielles protégées par le secret d’affaires, et… pour être tout à fait franc, vous commencez à devenir un passif comptable extrêmement coûteux pour nos mandants. »
« Si vous me tuez ici, David Keller est dehors. Il a la police de Lowell sur le bouton d’appel d’urgence de son téléphone. Vous ne sortirez jamais de ce périmètre industriel. »