Il encaissa le coup sans broncher, baissant un peu plus la tête, comme un chien habitué aux coups de botte. « Tu as bien fait. Je ne vaux rien. Je… ici, c’est l’enfer, Nora. Tu ne peux pas imaginer ce qu’ils font à ceux qui ont tenté de faire du mal à une femme enceinte. Les gardiens s’en fichent. Ils tournent le dos. Je ne tiendrai pas quinze ans. Je ne tiendrai même pas jusqu’au procès. »
« Tu ne m’inspires aucun dégoût, Ethan. Pour éprouver du dégoût, il faudrait que tu existes encore à mes yeux. Or, tu es un fantôme. »
Il leva enfin son regard hagard vers moi. « Alors pourquoi es-tu là ? Pour me voir ramper ? Je rampe, regarde. Je te demande pardon. À genoux s’il le faut. Dis-moi ce que tu veux. »
Je me penchai légèrement en avant, baissant la voix pour que les micros d’ambiance et les gardiens adossés au mur ne captent que le souffle de mes paroles.
« Judith Holloway est venue me voir. »
Le changement fut instantané. Une décharge électrique sembla traverser la carcasse d’Ethan. Ses pupilles se dilatèrent jusqu’à dévorer son iris. Ses mains menottées se crispèrent sur le métal de la table avec un bruit métallique sec.
« Non… » murmura-t-il, une terreur pure, primitive, remplaçant la misérable comédie de culpabilité qu’il jouait la seconde précédente. « Non, non, non. Elle n’avait pas le droit. Elle m’avait promis ! »
« Elle t’avait promis quoi, Ethan ? Que si le plan échouait, elle s’occuperait de toi ? Elle a racheté tes dettes d’usuriers pour deux sous. Elle détient l’hypothèque de ma maison, elle attaque mon compte bancaire, elle engage des poursuites pour me dépouiller du dernier dollar dont j’ai besoin pour nourrir Léo. Et dans six mois, elle utilisera sa fortune pour me faire déclarer inapte et arracher notre fils à mes bras. »
« Elle ne peut pas faire ça… Léo est un Vance… »
« Léo n’est rien pour elle qu’un ticket d’entrée pour le trust de son père ! » sifflai-je, les yeux incandescents. « Tu as été son idiot utile, Ethan. Elle savait que ta mère était une déséquilibrée mégalomane. Elle savait que tu étais trop lâche pour refuser ce meurtre déguisé. Elle a tout orchestré dans l’ombre : l’assurance-vie, les fausses procurations notariées, les dettes qui s’accumulaient par des sociétés-écrans qu’elle contrôlait elle-même ! Margaret a poussé, toi tu as incliné la tête, mais c’est Judith qui a construit l’échafaudage ! »
Ethan tremblait de tout son corps. Des gouttes de sueur froide perlaient sur son crâne rasé. « Elle m’a dit que c’était le seul moyen, » pleura-t-il, brisé de l’intérieur. « La manufacture était morte, Nora. Les banques allaient tout saisir : la maison de maman, nos voitures, nos comptes. Judith est venue me voir il y a un an. Elle m’a dit que grand-père avait verrouillé la fortune pour nous punir d’avoir laissé dépérir les usines. Mais que si j’avais un fils légitime, la clause de caducité tombait et le capital était libéré sous forme de rente viagère pour l’héritier direct et ses tuteurs légaux. »
« Et pourquoi me tuer, alors ? Si l’enfant suffisait ? »
Ethan ferma les yeux, deux larmes sales traçant des sillons grisâtres sur ses joues creuses. « Parce que tu n’aurais jamais accepté de signer la gestion du trust à Judith. Tu étais trop fière, trop intègre. Judith m’a montré les statuts : si la mère décédait en couches ou par accident avant que l’enfant n’ait six mois, la tutelle patrimoniale revenait automatiquement au chef de famille Holloway survivant. Judith. Pas maman. Maman croyait qu’elle aurait le bébé pour elle toute seule… la pauvre idiote ne savait même pas que Judith la méprisait encore plus que toi. Judith lui laissait croire qu’elle serait la reine-mère, mais les documents légaux excluaient expressément Margaret pour cause d’antécédents psychiatriques. »
Une vague de froid me submergea, mêlée d’un mépris si profond qu’il me nettoya l’esprit de toute résidu d’hésitation. Ces gens s’étaient entre-dévorés autour de mon ventre rond, calculant les pourcentages de ma chair et de celle de mon enfant comme des charognards autour d’un animal encore vivant.
« Tu as des preuves de ça, Ethan ? »
Il secoua la tête, défait. « Judith ne laisse rien. Rien d’écrit sous son nom propre. Tout passe par un cabinet d’avocats fiduciaires à Zurich et une boîte postale aux Bahamas. »
« Tu mens. Un homme aussi terrifié et veule que toi n’entre pas dans une conspiration pour assassiner sa femme enceinte sans garder une police d’assurance. Tu savais que ta tante pouvait te lâcher à la première vague. Où est la copie des échanges ? »
Il me regarda, la bouche entrouverte, stupéfait par la férocité froide avec laquelle je le disséquais. Il n’y avait plus en face de lui la Nora douce et conciliante qui lui préparait ses repas après ses journées d’angoisse feinte au bureau de la filature. Il y avait une bête blessée, acculée, devenue prédateur par pure nécessité de survie.
« Dans le bureau de mon père, » murmura-t-il après un long silence où seul le bourdonnement du néon résonnait. « À la manufacture de Lowell. L’usine est fermée depuis la faillite, sous scellés municipaux. Mais au fond de l’atelier de tissage numéro trois, il y a un local d’archives sous le plancher de l’ancien coffre ignifugé. Mon père y gardait les doubles des livres de comptes noirs pour frauder le fisc du Massachusetts. Quand Judith est venue me proposer le marché, j’ai enregistré nos trois dernières conversations avec mon dictaphone numérique. Les fichiers sont sur une carte micro-SD scellée dans la doublure en cuir de la vieille bible familiale qui se trouve dans ce coffre. »
« Le code du coffre ? »
« La date de naissance de maman. À l’envers. 1-2-0-4-3-9. »
Je me levai lentement, ramassant mon sac à main sans le quitter des yeux.