« T’asphyxier, » trancha David avec une franchise brutale. « Regarde ça. » Il pointa une clause paraphée d’une encre bleue décolorée au bas d’un avenant bancaire datant de trois mois avant mon agression. « Ethan n’a pas seulement contracté des prêts auprès d’usuriers de bas étage. Il a souscrit un prêt hypothécaire croisé auprès d’une société-écran basée au Delaware, Holloway Capital Management. En clair, il a emprunté à sa tante pour tenter d’éponger ses dettes d’assurance. Et pour obtenir ce prêt, il a produit une procuration générale sur tes biens propres, certifiée par un notaire véreux du New Hampshire. »
Je sentis le froid m’envahir. « Cette signature… je ne l’ai jamais donnée. C’est un faux. »
« Évidemment que c’est un faux. Mais le notaire en question est mort le mois dernier d’une crise cardiaque, opportunément incinéré en quarante-huit heures. Pour prouver le faux en écriture devant une cour civile fédérale, il te faudra deux ans de procédures d’expertise graphologique, trois procès en appel et des centaines de milliers de dollars d’honoraires. Pendant ce temps, Judith Holloway a lancé la saisie conservatoire sur tes comptes bancaires, sur le produit de la vente de la maison de ton père, et… sur ce cottage. »
« Elle veut me ruiner pour que je ne puisse plus subvenir aux besoins de Léo. »
« Elle veut que tu sois sans abri, sans ressources, endettée à hauteur de deux millions deux cent mille dollars, sous le coup de poursuites civiles pour complicité de fraude financière. Et le jour où tu ne pourras plus payer le lait infantile ou le loyer, elle se présentera devant les services de protection de l’enfance avec une armée de gouvernantes, un hôtel particulier dans l’Upper East Side et un compte en banque inépuisable pour demander le placement de l’enfant chez un membre de la famille solvable. »
David posa ses deux paumes à plat sur la table, me fixant avec cette intensité féroce qui m’avait sauvée à l’hôpital.
« Margaret voulait ta mort physique immédiate pour toucher l’assurance. Judith Holloway veut ta mort sociale et légale pour récupérer l’enfant. Pour elle, Léo n’est pas un bébé, c’est la clé de voûte testamentaire du trust de son père qui débloque quarante millions de dollars d’actifs immobiliers gelés depuis quarante ans. Tant que Léo est sous ta garde exclusive, le trust reste bloqué. Si elle en obtient la tutelle, elle contrôle l’empire. »
La pièce sembla se rétrécir. Je regardai mes mains. Elles ne tremblaient plus.
Quelque chose d’irréversible s’était brisé en moi le jour où mon corps avait heurté la première marche de l’escalier des Vance. La peur était une émotion de luxe réservée à ceux qui avaient encore quelque chose à perdre d’incertain. Moi, je savais exactement ce que l’on voulait m’arracher.
« Nous n’allons pas attendre qu’elle nous assigne, David. »
Il haussa un sourcil. « Qu’est-ce que tu as en tête, Nora ? Je suis un avocat, je me bats avec le code civil et le code pénal. »
« Et elle se bat avec des faux, du sang et des millions. Si Ethan a signé ces papiers avec elle, il sait. Il sait que sa tante tirait les ficelles. »
« Ethan est un cadavre ambulant, retranché derrière le silence de sa cellule. Son avocat commis d’office m’a fait savoir qu’il refuse toute visite. Il attend son transfert vers le pénitencier fédéral de Cedar Junction. »
« Il refusera les visites de tout le monde. Sauf la mienne. »
David secoua la tête, l’air horrifié. « Tu ne peux pas faire ça. Psychologiquement, ce serait un suicide. Revoir l’homme qui a donné le signal pour te massacrer ? »
« Ce n’est pas un homme, David. C’est un outil. Et je vais l’utiliser pour détruire sa tante. »
Le parloir de la prison de haute sécurité de Walpole ne ressemblait en rien aux drames télévisés. Pas de cabines vitrées avec des téléphones graisseux pour les détenus en détention provisoire pour crimes de sang : une salle commune, glaciale, baignée par la lueur blafarde de néons qui bourdonnaient comme des mouches captives. Une odeur persistante d’eau de Javel industrielle, de sueur rance et de café brûlé flottait dans l’air épais.
J’étais assise à une table en métal boulonnée au sol en béton brut. Mes mains étaient posées à plat, jointes, impeccablement calmes. J’avais choisi de porter une robe bleu marine, simple, celle que je portais le jour où nous avions annoncé ma grossesse aux parents d’Ethan. Un rappel cruel, délibéré, tranchant comme un scalpel.
La porte d’accès du bloc cellulaire s’ouvrit dans un claquement hydraulique lourd.
Ethan apparut, encadré par deux matons trapus.
En six mois, la métamorphose était saisissante. L’élégant héritier de Beacon Hill, l’homme aux cheveux soigneusement coupés et aux costumes sur mesure d’Italie, s’était mué en une silhouette voûtée, vêtue d’une combinaison orange délavée trop large pour ses épaules affaissées. Ses cheveux étaient rasés de près, révélant des plaques de psoriasis sur son crâne. Ses yeux, autrefois d’un brun chaleureux qui m’avait séduite dans une galerie d’art six ans plus tôt, étaient enfoncés dans des orbites cernées de noir, ternes, dévorés par la panique permanente qui règne dans les couloirs de Walpole.
Quand il m’aperçut, il s’arrêta net. Ses chaînes aux chevilles cliquetèrent contre le sol. Un des gardiens le poussa sèchement entre les omoplates.
« Avance, Vance. T’as trente minutes. »
Il s’assit en face de moi, les poignets entravés par des menottes reliées à une chaîne ventrale. Il n’osait pas lever les yeux. Ses lèvres gercées s’agitaient dans un bégaiement muet.
« Nora… » parvint-il enfin à souffler. Sa voix était éraillée, brisée par des semaines de silence ou de cris étouffés. « Tu… tu es venue. Ma lettre… tu l’as lue ? »
« Je l’ai brûlée, Ethan. »