— Et qu’est-ce qu’on va faire là-bas ? Mourir dans un sous-sol ?
— Non. On va assister à sa consécration.
Je sortis la clé USB de ma poche et la posai sur le tableau de bord, à côté du cadran lumineux de la radio qui affichait 03:15 du matin.
— Ce matin à huit heures précises, au Convention Center de Franklin Town, le conseil municipal tient une audience solennelle pour entériner la nomination de Sean Kovacs comme commissaire général. Toutes les chaînes locales d’information seront en direct. Tous les pontes de la mairie, les juges de la cour supérieure et les journalistes d’investigation seront assis au premier rang dans la grande salle plénière.
Maya comprit soudain la nature de mon plan. Une étincelle d’admiration sauvage remplaça la lassitude dans son regard noir.
— Vous ne voulez pas porter plainte, murmura-t-elle. Vous voulez le détruire en direct.
— La justice des hommes est une horloge dont les rouages sont tordus par ceux qui ont les moyens de payer les réparateurs, Campbell. J’ai passé trente ans à regarder des engrenages tourner à vide. Ce matin, nous allons remettre le balancier au centre.
Nous avons emprunté les routes secondaires de campagne, évitant soigneusement les grands axes illuminés par les péages automatisés. Nous avons traversé Manayunk, longeant les berges sombres du canal où les entrepôts de briques rouges semblaient dormir d’un sommeil séculaire, puis nous avons glissé comme une ombre à travers les ruelles tortueuses de Germantown.
À cinq heures et demie du matin, nous sommes arrivés devant un bâtiment discret en briques décrépites situé à l’angle de la 12e Rue et de Callowhill : l’ancien siège du syndicat des typographes de presse, aujourd’hui occupé par les studios techniques d’une chaîne locale indépendante, WHYY-TV.
Je connaissais le chef technicien de nuit. Frank Dougherty. Un vieil Irlandais têtu dont j’avais sauvé le fils de la prison ferme pour possession simple à l’époque où les Affaires internes pouvaient encore faire preuve d’humanité sans en référer à la hiérarchie.
Je frappai trois coups espacés sur la porte métallique de la baie de chargement.
Après un long moment, la judas s’ouvrit. Deux yeux plissés sous des sourcils blancs comme neige nous examinèrent dans la pénombre matinale.
— Bradley ? croassa la voix cassée par cinquante ans de tabac brun. Bon Dieu de bois, qu’est-ce que tu fabriques ici à cette heure-là ? Tu as l’air de sortir d’une tombe.
— C’est exactement le cas, Frank. Ouvre. On a un travail d’horlogerie à terminer.
Frank nous fit entrer sans poser de questions supplémentaires. En voyant le sang sur le manteau de Maya et la façon dont je tenais mon bras gauche, il comprit que le passé venait de frapper à sa porte avec des bottes ferrées.
Dans la régie technique du sous-sol, entourée d’écrans cathodiques vintage et de tables de mixage analogiques, Maya brancha la clé en titane sur une station de travail isolée du réseau général.
Frank enfila ses lunettes à double foyer et se pencha sur l’écran. Ses doigts noueux pianotèrent sur le clavier, décodant les pistes audio brutes enregistrées trente ans plus tôt.
Le fichier s’ouvrit. Un grésillement familier de bande magnétique remplit la petite pièce insonorisée.
Puis, une voix s’éleva des haut-parleurs de monitoring. Une voix plus jeune, mais indéniablement celle de Sean Kovacs, arrogante, métallique, sans la moindre trace d’hésitation :
« Unité 4, ici le sergent Kovacs. Retirez-vous immédiatement de l’angle de Somerset et Mascher. Coupure de secteur demandée pour dix minutes. Laissez le gamin mariner, il comprendra la leçon. Si Vance s’en sort, on lui retirera sa plaque demain matin. S’il ne s’en sort pas… eh bien, ce métier n’est pas fait pour les enfants de chœur. Fin des transmissions. »
Suivirent huit minutes de silence oppressant, puis le bruit étouffé de détonations rapprochées, captées par le micro d’ambiance d’une voiture garée deux rues plus loin. Et enfin, le souffle rauque et brisé de Marcus Vance sur sa propre radio :
« Central… me tirent dessus… deux hommes… Kovacs m’a lâché… m’a… »
Le silence revint. Un silence lourd comme une dalle funéraire.
Dans la régie, Frank Dougherty avait les larmes aux yeux. Il avait connu Vance quand le gamin jouait encore au baseball dans la ligue des cadets de la police.
— Ce monstre, souffla Frank en serrant les poings jusqu’à faire blanchir ses jointures. Ce monstre va poser sa main droite sur la Bible dans deux heures pour devenir le patron de toute la ville.
— Pas si tu fais ton travail, Frank, dis-je doucement.
— Le flux du Convention Center est transmis par fibre optique directe à notre régie pour la retransmission régionale, expliqua Frank en se tournant vers sa console. J’ai le contrôle du pont d’injection satellite pour tout le bassin de Philadelphie et de la vallée du Delaware. Si je bascule le commutateur d’urgence sur ce canal pendant le discours d’investiture… ça partira sur tous les récepteurs de la ville. Les télévisions, les smartphones connectés aux chaînes d’info, les écrans géants de la salle. Personne ne pourra couper avant quarante-cinq secondes.
— Quarante-cinq secondes, c’est largement suffisant pour qu’une ville entière entende la vérité, déclara Maya en se redressant malgré la douleur.
— Il nous faut quelqu’un sur place, ajoutai-je. Quelqu’un qui regardera Kovacs dans les yeux au moment où sa voix sortira des haut-parleurs. Sinon, ses avocats diront qu’il s’agit d’un deepfake, d’un piratage informatique monté par des activistes. Il faut une présence physique pour authentifier l’original devant le parterre des procureurs.
— J’y vais, dit immédiatement Maya.
— Non, Campbell. Vous êtes la cible principale. Ses hommes vous abattront dès que vous poserez un pied dans le hall d’entrée. C’est moi qui monte au front.
— Bradley, vous avez soixante-quatre ans, vous êtes blessé et vous n’avez aucun statut légal, insista-t-elle, ses yeux ancrés dans les miens.
— C’est précisément pour cela que je dois le faire. J’ai refusé d’écouter cette bande il y a trente ans pour sauver ma peau. C’est mon heure, Maya. Mon horloge s’est arrêtée le 14 novembre 1994 dans cette ruelle. Il est temps que je la remette en marche.