Miller s’effondra sur les genoux, poussant un hurlement rauque d’animal pris au piège, ses deux mains cramponnées à son épaule déchirée d’où giclait un flot continu de sang pourpre.

Greg lâcha sa lampe tactique. Le cylindre d’aluminium roula sur le plancher, projetant une lumière rasante sur les bottes de son chef agonisant. Le jeune policier recula contre le chambranle défoncé, les mains levées au ciel, son arme glissant de ses doigts pour choir lourdement sur le seuil.

— Pitié… tirez pas… tirez pas, monsieur Bradley ! sanglota-t-il, les yeux exorbités par la terreur. J’y suis pour rien ! C’est Kovacs… Kovacs a dit que si on ne récupérait pas la mallette avant minuit, il ferait sauter nos dossiers administratifs et nous enverrait pourrir en centrale ! Je n’ai tiré sur personne, je vous jure que j’ai tiré en l’air tout à l’heure !

Je m’avançai lentement vers lui, le chien du revolver de nouveau armé sous mon pouce dans un cliquetis sinistre.

— Prends ton collègue, dis-je en désignant Miller qui se vidait de son sang en gémissant sur le plancher ciré. Fais-lui un garrot avec ta cravate si tu ne veux pas qu’il crève avant l’arrivée des secours du comté. Et dis à Kovacs que David Bradley a enfin rouvert le dossier Vance.

Sans attendre une seconde de plus, Greg attrapa Miller sous les aisselles avec l’énergie du désespoir et commença à le traîner à reculons sur le gravier, laissant une traînée sombre sur les marches de mon perron.

Je refermai ce qui restait de ma porte. Le silence mécanique de l’atelier reprit ses droits, troublé seulement par l’odeur âcre de la poudre sans fumée.

Je savais que le compte à rebours venait d’accélérer brutalement. Greg allait appeler Kovacs. Kovacs n’enverrait plus deux flics de patrouille corrompus ; il enverrait les professionnels de son unité spéciale d’intervention, des hommes qui ne posent pas de questions et ne laissent aucun témoin vivant. Elm Street n’était plus un refuge. C’était un piège mortel.

Je libérai Barnaby, qui vint lécher ma main tremblante d’adrénaline.

— Viens, mon vieux. On déménage.

Je ramassai mon manteau de laine, mis les boîtes de munitions restantes dans mes poches, et descendis par la trappe d’aération à la suite de Maya Campbell.

La galerie technique était étroite, humide et suintait le calcaire. Elle avait été construite au début du siècle dernier pour évacuer les eaux pluviales vers la rivière Schuylkill. L’eau boueuse nous montait jusqu’aux chevilles, mais l’obscurité totale était notre meilleure alliée. Barnaby trottait devant, son flair guidant nos pas dans ce boyau oublié de tous les plans cadastraux modernes.

Nous avons émergé vingt minutes plus tard au fond d’une tranchée ferroviaire abandonnée, envahie par les ronces et les acacias sauvages. La pluie s’était mise à tomber, fine, glaciale, pénétrante, lavant la sueur et le sang séché qui maculaient nos visages.

Maya m’attendait sous la pile en béton d’un pont routier, grelottante, serrant sa veste contre sa poitrine meurtrie.

— Vous avez tiré, dit-elle en me voyant apparaître avec mon chien.

— Miller survivra s’il a un bon chirurgien. Mais nous, nous ne survivrons pas à la nuit si nous restons dans ce comté.

— Kovacs a des yeux partout, dit-elle en toussant doucement. Tous les terminaux de patrouille de la police d’État ont ma plaque et ma photo d’identité judiciaire sous un faux mandat fédéral d’arrêt pour trahison et détournement de fonds. Si nous prenons l’autoroute ou le train, les caméras de reconnaissance faciale nous repéreront avant qu’on ait pu acheter un ticket.

— Alors nous irons là où les caméras ne fonctionnent plus, répondis-je.

À trois kilomètres de là, dissimulée au fond d’une zone industrielle en déshérence le long du fleuve, se trouvait une vieille grange à bateaux qui appartenait à mon beau-frère décédé. À l’intérieur dormait une vieille Buick LeSabre 1988, sans électronique embarquée, sans GPS, sans puce de géolocalisation. Une simple carcasse d’acier de deux tonnes équipée d’un moteur V6 à carburateur qui démarrait encore au quart de tour si l’on savait lui parler doucement.

Le trajet à pied sous la pluie battante dura une heure qui me parut une éternité. Chaque phare de voiture qui balayait au loin la route surélevée nous faisait plonger dans les fossés boueux. Mon genou gauche me brûlait comme s’il était rempli de verre pilé, et les côtes de Maya la faisaient gémir à chaque enjambée. Mais personne ne ralentit le pas. La culpabilité m’avait porté pendant trente ans comme un fardeau stérile ; cette nuit, elle s’était métamorphosée en un carburant d’une violence inouïe.

Lorsque nous atteignîmes le hangar abandonné, la Buick était là, couverte d’une épaisse couche de poussière grise sous une bâche en plastique déchirée. J’ouvris le capot, amorçai manuellement le filtre à essence avec une burette, branchai la batterie de secours que je maintenais en charge sur un vieux panneau solaire de toit, et tournai la clé de contact.

Le démarreur toussa deux fois dans un râle métallique, puis le moteur s’ébroua dans un grondement grave et régulier.

— Montez, dis-je à Maya en ouvrant la lourde portière passager. Barnaby, à l’arrière.

Le chien sauta sur la banquette en skaï élimé et se coucha immédiatement en posant son museau sur ses pattes mouillées.

— Où allons-nous ? demanda Campbell en s’enfonçant dans le siège, les yeux cernés par un épuisement profond.

— À Philadelphie.

Elle se tourna vers moi, stupéfaite.

— Vous êtes devenu fou ? C’est son territoire ! C’est là que Kovacs contrôle chaque carrefour, chaque caméra municipale, chaque fréquence radio !

— Exactement, dis-je en engageant le levier de vitesse sur la position Drive. Kovacs s’attend à ce que vous fuyiez vers Washington pour chercher la protection du ministère de la Justice, ou vers New York pour voir la presse nationale. Il a déjà déployé ses barrages sur l’I-95 Sud et sur le New Jersey Turnpike. Il ne cherchera jamais une berline rouillée qui s’enfonce droit dans le cœur de sa propre ville.