Miller comprit immédiatement mon geste. La drogue n’était qu’un prétexte minable pour fouiller et saisir légalement ce bagage.

— La mallette ! hurla-t-il en pivotant vers moi, sa matraque levée au-dessus de sa tête pour m’abattre comme un chien.

Je tirai la mallette d’un coup sec, reculai dans le faisceau aveuglant des phares pour masquer mon mouvement, et balançai l’épais sac de cuir renforcé de coins en laiton en plein dans le visage de Miller. Le métal heurta l’arête de son nez avec un bruit mat de cartilage broyé. L’officier hurla de douleur, lâcha son arme contondante et porta ses deux mains à son visage ensanglanté en trébuchant en arrière.

— Madame Campbell, debout ! criai-je en attrapant la femme par le col de son tailleur pour l’aider à se relever.

Elle ne perdit pas un instant en récriminations ou en larmes. Malgré la douleur évidente de ses côtes froissées, elle se mit debout d’un bond élastique, les dents serrées, et plongea sa main dans son manteau pour en sortir un jeu de clés de secours.

— Pas ma voiture, souffla-t-elle entre deux inspirations brisées. Ils ont crevé les pneus arrières avant de me coincer ici.

Une détonation déchira l’atmosphère feutrée d’Elm Street. Une gerbe d’étincelles gicla de la tôle de la berline, à quelques centimètres de mon épaule. Le jeune flic, paniqué au-delà de toute raison, venait d’ouvrir le feu. L’écho du tir roula contre les collines boisées du quartier comme un coup de tonnerre estival.

— Foncez vers le portail ! lui ordonnai-je en me jetant en avant pour lui faire un rempart de mon corps.

Barnaby aboyait frénétiquement, tirant sur sa chaîne de cuir. Je décrochai le mousqueton de la grille des Henderson d’un geste précis, rabattis le lourd portail de fer forgé derrière nous et enclenchai le pêne à ressort. Ce loquet ne tiendrait pas deux minutes contre une charge de deux colosses armés, mais chaque seconde gagnée équivalait à une heure de vie supplémentaire.

— Chez moi, dis-je en désignant la troisième maison sur la gauche, un vieux pavillon en pierre de taille des années cinquante envahi par le lierre sauvage. Passez par l’arrière.

Nous avons traversé les pelouses humides, coupant à travers les massifs de rhododendrons. La respiration de Maya Campbell était sifflante, mais elle courait avec la détermination farouche de ceux qui savent exactement le prix de leur tête. Derrière nous, les insultes de Miller et les bruits de métal froissé annonçaient qu’ils venaient de forcer le portail.

J’ouvris la porte de mon atelier par l’arrière, poussai Maya et le chien à l’intérieur, et verrouillai immédiatement les trois pênes dormants de la lourde porte en chêne massif.

L’obscurité de l’atelier fut immédiatement colonisée par le chœur familier de mes créatures mécaniques. Soixante-dix pendules, carillons, comtoises et horloges régulateurs battaient la mesure dans une polyphonie feutrée, un métronome géant composé de cliquetis d’acier et de battements d’échappements à ancre. Pour la première fois depuis des années, ce son régulier ne m’apportait aucune paix. Il scandait le compte à rebours d’une exécution programmée.

Maya s’effondra contre l’établi principal, renversant une coupelle de rubis d’horlogerie et un flacon de solvant qui empesta immédiatement l’alcool éthylique. Elle pressait son flanc gauche avec une main tremblante, le visage gris sous la lumière de veilleuse.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, les yeux fixés sur la rangée d’outils de précision suspendus au-dessus de sa tête.

— David Bradley. J’étais aux Affaires internes quand les gens de la trempe de Miller apprenaient encore à voler des autoradios. Qui est sur votre dos, Campbell ? Et ne me sortez pas la version officielle pour les conférences de presse.

Elle desserra les doigts de son manteau. Malgré la panique de la fuite, elle avait réussi à garder contre elle une clé USB industrielle, enchâssée dans un boîtier étanche en titane.

— Le commissaire adjoint Sean Kovacs, lâcha-t-elle sans détour.

Le nom me percuta la poitrine avec la force d’un coup de crosse. Kovacs. Il y a trente ans, Sean Kovacs n’était qu’un jeune sergent aux dents longues, le protégé des barons corrompus qui contrôlaient les quais du fleuve Delaware et les bordels clandestins de Kensington. C’était lui qui avait signé l’ordre de transfert qui avait envoyé le jeune Vance patrouiller seul dans cette ruelle sans issue en 1994. Kovacs n’était plus un simple exécutant : il était aujourd’hui l’homme pressenti pour prendre la tête de l’ensemble du département de police de Philadelphie lors des élections municipales du mois prochain.

— Qu’est-ce que vous avez sur lui ? chuchotai-je.

— Les comptes offshores de la société-écran qui a blanchi les pots-de-vin de l’extension du port autonome, et les enregistrements originaux du central radio de la nuit où Marcus Vance a été assassiné.

Le nom de Vance flotta dans l’air saturé d’huile mécanique comme un fantôme enfin convoqué devant ses juges.

— Kovacs gardait une copie des bandes ? Pourquoi diable aurait-il fait ça ?

— Pour tenir tous les ripoux qui ont monté les échelons avec lui, expliqua Maya en essayant de reprendre son souffle. C’était son assurance-vie. Vance avait branché un micro pirate sur la fréquence interne de Kovacs cette nuit-là. Kovacs a ordonné le repli de toutes les unités de soutien dix minutes avant que les tueurs à gages n’entrent dans la ruelle. Il a dit textuellement : « Laissez le gamin mariner, il comprendra la leçon ». Quand les tireurs ont fait feu, il n’a pas rappelé les secours. Il a attendu que le canal redevienne silencieux.

Un frisson glacial me parcourut les reins. Trente ans de mensonges officiels. Trente ans où l’on m’avait répété que Vance avait été victime d’un guet-apens imprévisible tendu par un gang local. Trente ans que je vivais avec l’idée que mon unique péché avait été la lâcheté de l’inaction, alors que mon inaction avait été le rouage calculé d’un assassinat prémédité par les hommes avec qui je partageais le café à la cafétéria du quartier général.