Madeline poussa un hurlement strident, un cri de panique absolue.
— Ne bougez pas ! cria Ryan, la panique le rendant hystérique. Je tire ! Je jure devant Dieu que je tire !
Un coup de feu claqua. La détonation déchira l’air de la maison, assourdissante, suivie immédiatement du tintement d’une douille sur le marbre. Ryan avait tiré.
Il n’y eut pas de second coup.
Le bruit mat d’un corps lourdement projeté contre le mur ébranla la cloison. Un craquement sec d’os brisé — le poignet, sans doute — fut suivi de l’arme qui retombait sur le sol et glissait au loin. Le hurlement de Ryan ne dura qu’une demi-seconde avant d’être étouffé par une poigne de fer.
— Tu as tiré sur mon manteau, petit homme, dit une voix.
Ce n’était pas la voix d’un homme jeune. C’était une voix rauque, patinée par des décennies de commandement absolu, de cigares cubains et d’ordres murmurés qui avaient envoyé des dizaines d’hommes au fond des fleuves ou dans des tombes sans nom.
La voix de mon père. Dominic Romano.
— Qui… qui êtes-vous ? pleurnicha Ryan, le souffle coupé, cloué contre le mur de son propre vestibule. Qu’est-ce que vous voulez ? Il y a de l’argent dans le coffre ! Prenez tout ! Prenez la voiture ! Madeline, appelle son père, appelle le maire, appelle…
— Fais silence, ordonna mon père, sans la moindre trace de colère dans le ton. Sa voix n’était que marbre et acier. Matteo. Où est-elle ?
Des pas lourds, méthodiques, impeccablement coordonnés, résonnèrent dans toute la maison. Une demi-douzaine d’hommes fouillaient le rez-de-chaussée avec une précision militaire. Des portes de placards s’ouvraient, des pièces étaient sécurisées.
— Boss, il y a du sang sur le marbre, répondit une autre voix d’homme, plus jeune, glaciale. Une mare. Ça descend l’escalier, et ça mène vers… la porte du fond. Il y a un verrou extérieur.
J’entendis les pas de mon père s’approcher lentement. Des semelles en cuir sur le marbre. Il ne courait pas. Les hommes comme Dominic Romano ne courent jamais. Le monde s’arrête de tourner autour d’eux ; ils n’ont pas besoin de se presser.
Le loquet de la porte du sous-sol fut arraché d’un coup de pince monseigneur.
La porte s’ouvrit à la volée.
Le faisceau d’une torche tactique ultra-puissante balaya l’escalier obscur, transperçant la poussière en suspension, pour venir frapper le sol en béton où je gisais.
— Elena ? appela la voix rauque.
Je tentai de me redresser en m’appuyant sur mon bras gauche, mais un gémissement m’échappa lorsque ma jambe brisée bougea ne serait-ce que d’un millimètre.
— Papa, murmurai-je.
L’homme qui descendit les marches du sous-sol n’avait pas changé. À soixante-cinq ans, Dominic Romano portait son costume en laine noire sur mesure avec l’élégance sinistre d’un prédateur au sommet de sa chaîne alimentaire. Ses cheveux étaient entièrement gris, coupés court, ses yeux d’un bleu d’acier presque aveuglant. Un long pardessus en cachemire tombait sur ses épaules massives.
Derrière lui se tenaient deux hommes en complet sombre, le visage impassible, des pistolets automatiques équipés de silencieux tenus le long de leurs cuisses.
Dominic posa les yeux sur moi. Il regarda mon visage couvert de sueur et de poussière. Il regarda mes lèvres bleuies par le froid. Puis son regard glissa le long de mon corps et s’arrêta sur ma jambe droite, déformée à angle droit au niveau du tibia, le tissu de mon pantalon imbibé d’un sang sombre qui commençait à coaguler.
Pendant une seconde interminable, le silence fut si absolu qu’on aurait pu entendre la poussière retomber. L’air dans le sous-sol sembla perdre dix degrés d’un coup. Les yeux de mon père se rétrécirent, et je reconnus cette ombre terrible qui passait sur son visage. C’était cette même ombre que j’avais vue, enfant, lorsqu’un rival avait osé menacer notre maison.
Il s’accroupit devant moi, posant un genou à terre sans se soucier de salir le tissu hors de prix de son pantalon.
Ses mains calleuses, mais d’une douceur surprenante, se posèrent sur mes joues glacées.
— Vingt ans, Elena, murmura-t-il, la voix troublée par une émotion contenue. Vingt ans passés à fuir mon ombre pour finir dans la cave d’un chien.
— Je voulais… je voulais une vie normale, papa, sanglotai-je, incapable de retenir les larmes qui m’étouffaient désormais.
— Il n’y a pas de vie normale pour les miens, ma fille. Pas quand on oublie qui l’on est.
Il se redressa d’un mouvement fluide et fit un signe de tête à l’un des hommes derrière lui.
— Sandro. Fais descendre le médecin de garde de la voiture. Attelle sa jambe immédiatement. Une dose de morphine pour le trajet. Elle doit être à l’hôpital de la Trinité dans vingt minutes. La clinique entière est privatisée jusqu’à nouvel ordre.
— Tout de suite, Don Dominic.
— Et lui ? demanda Matteo depuis le haut des escaliers.
Dominic tourna lentement la tête vers la lumière du rez-de-chaussée.
— Monte-la d’abord. Qu’elle voie.
Deux infirmiers en civil descendirent rapidement avec une civière rigide. Avec des gestes d’une infinie précaution, ils m’administrèrent une injection dans le bras. Une chaleur bienfaisante commença immédiatement à engourdir la douleur atroce qui me déchirait. Ils immobilisèrent ma jambe avec une attelle pneumatique et me hissèrent sur la civière.
Lorsque j’atteignis le rez-de-chaussée, le spectacle qui s’offrait à moi surpassait mes cauchemars les plus fous, ou peut-être mes désirs de justice les plus inavoués.
Le salon baignait dans la lumière crue de projecteurs autonomes apportés par les hommes de mon père. Tout avait été fouillé, sécurisé. Mais le centre de la pièce était le véritable théâtre de la déchéance.
Ryan était à genoux sur le marbre. Son nez saignait abondamment, ses cheveux étaient collés par la sueur, et son poignet droit pendait selon un angle grotesque. Deux colosses en costume le maintenaient plaqué au sol, une botte posée sur chacun de ses mollets, l’empêchant de bouger ne serait-ce que d’un centimètre. Il tremblait de tout son corps, le regard éperdu, fixant le sol avec une terreur animale.