« Police ! Ne bougez plus ! » cria-t-elle avant d’apercevoir la scène : le garde au sol, Luca paralysé au milieu des instruments chirurgicaux renversés, et moi, recroquevillée contre le chambranle de la porte, le taser encore fumant entre mes doigts ensanglantés.
« C’est fini, Jessi », dit Hall d’une voix posée en baissant légèrement son canon. « Posez l’arme. Nous sommes là. »
Je lâchai le taser qui rebondit avec un tintement mat. Deux agents se précipitèrent sur Luca pour lui passer les menottes aux poignets et aux chevilles, tandis que des brancardiers accouraient avec un masque à oxygène pour le policier blessé et une civière d’urgence pour moi.
Le docteur Marcus fendit la foule des intervenants, le stéthoscope au cou et les traits tirés par l’angoisse. Il s’agenouilla près de moi, vérifiant immédiatement mon pouls et l’état de ma blessure rouverte pendant la lutte.
« Emmenez-la immédiatement au bloc de décontamination », ordonna-t-il aux infirmières. « Il faut parer la plaie chirurgicalement et injecter l’antitoxine avant que les résidus d’acide ne touchent l’os. Maintenant ! »
Tandis qu’on me hissait sur le brancard de transport, mes yeux croisèrent ceux de Luca. On venait de le relever de force. Maintenu par deux policiers d’élite, le visage déformé par la haine et les brûlures superficielles du courant électrique, il me fixait encore. Mais pour la première fois en six ans de vie commune, je ne voyais plus mon mari. Je ne voyais plus l’homme attentif qui m’apportait des fleurs sans raison ou qui s’inquiétait quand je rentrais tard. Je ne voyais qu’un prédateur froid, démasqué et brisé par sa propre avidité.
Ses lèvres bougèrent pour proférer une dernière menace inaudible, mais un agent poussa brutalement sa tête vers l’avant pour l’entraîner vers l’ascenseur de haute sécurité.
Les lumières fluorescentes du couloir défilèrent au-dessus de moi dans une course effrénée vers le bloc opératoire. L’odeur d’éther, le cliquetis des instruments stérilisés, le masque à oxygène plaqué sur mon visage : tout devint brumeux et lointain. Avant que l’anesthésique ne plonge définitivement mon esprit dans une obscurité bienfaisante, j’entendis la voix rassurante du médecin me dire :
« Respirez profondément, Jessi. Le poison est arrêté. Vous allez vivre. »
Trois semaines plus tard.
La lumière d’automne baignait le bureau de l’inspectrice Rebecca Hall d’une teinte dorée et paisible. Les bruits de la circulation urbaine filtraient doucement à travers les stores vénitiens entrouverts. Assise dans un fauteuil en cuir élimé, une béquille médicale posée contre mon genou et un bandage propre protégeant les greffes cutanées de ma cheville, j’écoutais en silence.
L’inspectrice posa un épais dossier cartonné marqué du sceau rouge du parquet sur son sous-main.
« Les perquisitions à votre domicile ont dépassé tout ce que nous pouvions imaginer », commença-t-elle d’un ton sans détour. « Luca n’était pas un simple gestionnaire de patrimoine raté. Dans une double cloison de son atelier au sous-sol, nos techniciens ont découvert un véritable laboratoire de synthèse clandestine. Il cultivait des graines de ricin achetées sous de fausses identités sur des marchés cryptés à l’étranger. »
Elle fit glisser une série de photographies sur la table : des éprouvettes graduées, des balances de précision, des flacons étiquetés méticuleusement à l’encre indélébile.
« Mais le plus accablant se trouvait dans son coffre-fort numérique », poursuivit l’enquêtrice. « Nous avons retrouvé les traces complètes de la falsification du testament de votre père. Luca avait engagé des dettes de jeu astronomiques auprès d’un réseau clandestin de paris en ligne, s’élevant à plus d’un million et demi de dollars. Votre père avait découvert les prélèvements suspects sur vos comptes d’épargne conjoints. Luca l’a empoisonné à la digitaline lors d’un dîner en tête-à-tête, simulant une crise cardiaque spontanée. L’autopsie de votre père a été rouverte hier matin sur ordre du juge d’instruction ; les premiers prélèvements tissulaires confirment la présence de la substance. »
Un poids immense m’écrasa la poitrine, mêlant le deuil tardif de mon père à une colère sourde qui ne demandait qu’à s’embraser.
« Et pour moi ? » demandai-je d’une voix ferme qui me surprit moi-même. « Quel était le plan exact ? »
« Vous aviez hérité de la totalité des biens immobiliers et des contrats d’assurance-vie de votre père après sa mort », expliqua Hall en pointant un document officiel. « Valeur estimée : près de quatre millions de dollars. Cependant, les clauses prévoyaient que ces fonds restaient bloqués jusqu’à vos trente-cinq ans, sauf en cas de décès de l’ayant droit. En vous faisant signer cette procuration médicale et financière alors que vous étiez délirante, Luca devenait le gestionnaire unique et universel de la succession dès votre décès. L’infection à la cheville était l’alibi parfait : une blessure banale, documentée par vos collègues de travail et par lui-même, qui dégénère tragiquement en septicémie fatale. Il aurait joué les veufs anéantis par le chagrin, empoché les primes d’assurance, remboursé ses créanciers et disparu à l’autre bout du monde. »
Elle referma le dossier d’un coup sec.
« Le procureur a retenu les chefs d’accusation de tentative de meurtre avec préméditation, empoisonnement avec substances toxiques hautement létales, homicide volontaire avec préméditation sur la personne de votre père, falsification de documents officiels et escroquerie financière aggravée. Il encourt la réclusion criminelle à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant trente ans. Ses avocats ont tenté de plaider l’aliénation mentale ce matin. Le collège d’experts psychiatres a balayé leur demande en une heure : chaque geste de Luca était prémédité, lucide, calculé pour maximiser ses gains au détriment de votre vie. »
Je restai silencieuse pendant un long moment, observant la poussière danser dans les rayons du soleil. La douleur physique dans ma cheville n’était plus qu’un tiraillement sourd, un rappel permanent de ce que la naïveté et l’aveuglement amoureux avaient failli me coûter. Mais cette douleur-là, je pouvais la surmonter.
Je me levai, m’appuyant avec assurance sur ma béquille.
« Où est-il incarcéré ? » demandai-je.