« Le garde devant ta porte ne tiendra pas longtemps », reprit la voix dans le combiné. « L’alarme incendie va se déclencher dans deux minutes. Lors de l’évacuation, personne ne remarquera une civière de plus déplacée vers les sous-sols. Je ne laisserai pas des millions de dollars m’échapper simplement parce que tu as décidé de faire ta forte tête au septième jour. »

La communication se coupa net.

Mon sang ne fit qu’un tour. « Au secours ! » tentai-je de hurler, mais ma gorge irritée par l’intubation naissante ne produisit qu’un croassement étouffé. Je m’arrachai brutalement l’aiguille de perfusion du bras, laissant perler une traînée écarlate sur le drap blanc. La douleur de ma cheville me transperça comme une lame quand mes pieds nus touchèrent le carrelage glacé. Je m’effondrai à genoux, rampant désespérément vers la porte.

Soudain, une sonnerie stridente déchira le silence de la nuit.

Des gyrophares rouges se mirent à clignoter au plafond des couloirs. Les haut-parleurs s’activèrent dans un sifflement assourdissant : « Alerte générale. Risque chimique et incendie au niveau 1. Évacuation immédiate de l’aile Est. »

La porte de ma chambre s’ouvrit à la volée. L’agent de police entra précipitamment, son pistolet au poing, les yeux écarquillés :

« Madame, restez au sol ! L’électricité vient de sauter dans la cage d’escalier centrale ! »

Mais avant qu’il n’ait pu faire un pas de plus vers moi, un nuage blanc et suffocant envahit le couloir. Un mélange âcre de poudre d’extincteur et de fumée opaque s’engouffra dans la pièce, masquant tout à la vue. Une silhouette massive surgit de l’ombre derrière le policier. Un impact sourd résonna, suivi du bruit mou d’un corps s’écroulant lourdement sur le lino.

L’agent gisait inconscient au sol, une matraque télescopique abandonnée près de sa main inerte.

De la brume artificielle émergea Luca.

Il portait une combinaison d’agent de maintenance hospitalière par-dessus ses vêtements sombres, un masque chirurgical baissé sur le menton. Ses yeux noisette, autrefois si doux quand il me préparait mon café le matin, n’étaient plus que deux fentes d’un vide absolu, dépourvues de la moindre étincelle d’humanité. Dans sa main droite gantée de latex, il tenait une seringue médicale grand format, remplie d’un liquide épais et jaunâtre.

« Pourquoi as-tu rendu les choses si compliquées, Jessi ? » dit-il d’une voix presque déçue, comme un professeur grondant un enfant dissipé. « Tout aurait pu se terminer paisiblement à la maison. Tu te serais endormie, je t’aurais tenue la main. Maintenant, regarde ce désastre. »

Je reculai sur le dos en poussant sur mes talons, les coudes écorchés contre le sol. La douleur dans ma cheville nécrosée était intolérable, mais l’adrénaline pure anesthésiait le reste de mon corps.

« Ne m’approche pas ! » hurlai-je en attrapant au vol la potence en fer forgé qui soutenait les poches de sérum.

« Une seule injection directe dans la carotide », continua-t-il en avançant calmement, enjambant le corps du policier avec une indifférence terrifiante. « Dix secondes. Un arrêt respiratoire propre que les médecins attribueront à l’aggravation de ton choc septique. Avec toute cette panique dans les couloirs, le légiste conclura à une décompensation foudroyante. Et moi, je pourrai enfin vivre la vie qui m’était promise. »

« Tu as tué mon père ? » lâchai-je soudain dans un éclair de lucidité.

Mon père était mort d’une crise cardiaque foudroyante deux ans auparavant, sans antécédents médicaux connus. Luca était le seul présent dans la maison familiale ce jour-là.

Il s’arrêta à deux mètres de moi, un rictus glacial étirant le coin de ses lèvres.

« Ton père était un vieil avare méfiant qui avait commencé à éplucher mes relevés bancaires. Il avait découvert que j’avais vidé les comptes de l’entreprise. Il devait partir. Tout comme toi maintenant. »

Il se jeta sur moi d’un mouvement féroce.

La seringue fendit l’air. Par réflexe de survie, je brandis la tige métallique de la potence de toutes mes forces. Le pied en fonte frappa violemment son avant-bras droit. Un craquement sec retentit. Luca poussa un hurlement de rage animale en lâchant la seringue, qui alla rouler sous le lit médicalisé.

Fou de douleur, il perdit tout son sang-froid méthodique. Il bondit sur moi, ses doigts gantés se refermant autour de ma gorge. Son poids m’écrasait la poitrine, m’empêchant de puiser le moindre souffle d’air. Ses yeux exorbités fixaient les miens avec une haine pure.

« Tu ne me voleras pas cet argent ! » cracha-t-il, les dents serrées, pesant de tout son corps sur mon cou. « Tu n’es rien ! Tu n’as jamais rien été d’autre qu’un moyen de parvenir à mes fins ! »

Ma vision commençait à se brouiller. Des taches d’encre noire dansaient devant mes yeux. Mes mains battaient l’air désespérément à la recherche d’une prise. Mes doigts effleurèrent la ceinture du policier inerte étendu à quelques centimètres. Le cuir rugueux. Puis, la crosse métallique d’un pistolet à impulsion électrique taser.

Je fermai les doigts sur la poignée, déverrouillai la sécurité avec mon pouce par un geste instinctif, et pressai l’arme directement contre le flanc de Luca.

J’appuyai sur la détente.

Une décharge crépitante de cinquante mille volts traversa son corps.

Le hurlement de Luca se mua en un spasme convulsif terrible. Ses muscles se tétanisèrent instantanément. Ses yeux se révulsèrent tandis que son étreinte sur ma gorge cédait avec violence. Il bascula en arrière, heurtant lourdement le chariot de soins en inox, renversant plateaux, scalpels et compresses dans un vacarme de ferraille assourdissant.

Il gisait sur le lino, parcouru de secousses incontrôlables, bavant une écume blanchâtre, incapable de bouger un membre.

Je rampai vers l’issue, crachant pour retrouver mon souffle, la gorge en feu. À cet instant précis, la porte battante de l’unité vola en éclats.

L’inspectrice Hall fit irruption, son arme à deux mains, suivie d’une équipe de policiers en tenue d’intervention tactique, les visages masqués par des respirateurs.