« Demain matin, à huit heures précises, tu déposes ta démission de la direction générale du cabinet. Tu transfères l’intégralité de tes parts à la fiducie que je vais créer pour mes trois enfants. Si tu refuses, ou si tu discutes un seul centime, les preuves de falsification de signature, d’abus de biens sociaux et d’extorsion que Me Valenti a soigneusement conservées seront sur le bureau du procureur de Milan avant midi. Tu iras en prison, Paolo. Et toi, mère, tu pourras vendre cette villa pour payer tes dettes, car pas un euro de mes dividendes ne servira désormais à financer votre train de vie. »

Sans attendre un mot de plus, sans accorder un regard aux cris hystériques de ma mère qui commençait à réaliser l’ampleur du désastre, j’ai tourné les talons et quitté la villa de mon enfance pour ne plus jamais y remettre les pieds.

À minuit passé, j’étais au siège de l’entreprise, via Dante. Le vigile de nuit m’a salué avec déférence, surpris de me voir à cette heure dans une telle tenue. Je suis monté au dernier étage, ai ouvert le coffre-fort mural de Paolo grâce au code de secours réservé aux associés fondateurs, et j’ai trouvé l’enveloppe.

Elle était là, intacte, jaunie par trois années d’oubli volontaire au fond d’un tiroir métallique.

Sur le devant, de l’écriture fine et appliquée de Grazia : « Pour Matteo. Lis-moi avant de décider de notre vie. »

Je me suis assis par terre, le dos contre la porte blindée, et j’ai déchiré le papier scellé.

À l’intérieur se trouvaient trois petites bandes thermiques d’échographies : trois minuscules cœurs battant au creux d’une matrice, trois lueurs d’espoir balayées par la cruauté des miens. Et puis, la lettre de Grazia. Huit pages d’une douleur lumineuse, où elle me racontait ses peurs, son amour intact malgré nos silences, son espoir de nous voir redevenir les jeunes gens émerveillés des canaux de Padoue. Elle écrivait : « Je ne veux pas de ton argent, Matteo. Je ne veux pas de tes réunions prestigieuses. Je veux juste que tu sois là le jour où ils viendront au monde. Je veux que tu leur montres comment regarder le ciel sans avoir peur de l’orage. »

J’ai pleuré toute la nuit dans ce bureau vide, serrant ces feuilles contre ma poitrine comme le seul trésor qui vaille la peine d’être défendu sur cette terre.

Le lendemain à l’aube, le médecin de l’hôpital m’a appelé :

« Monsieur Santoro ? Nous avons les premiers résultats du typage HLA. C’est un miracle statistique exceptionnel chez les triplés : vous êtes compatible à 100 % avec le petit Leo. Nous pouvons programmer le prélèvement dès demain matin. »

Pour la première fois depuis des années, j’ai ressenti une joie pure, dénuée de tout calcul.

« J’arrive immédiatement, docteur. »

Les trois semaines qui suivirent furent une traversée du purgatoire et de la renaissance.

J’ai officiellement révoqué mon mandat chez les Corsini, provoquant un séisme dans le milieu financier milanais. Les rumeurs allaient bon train, les journaux parlaient d’un coup de folie, d’un héritier ayant tout plaqué du jour au lendemain. Paolo a signé sa reddition complète devant mon nouvel avocat pénaliste, abandonnant ses parts avant de s’enfuir pour la Suisse. Ma mère a mis la villa de Monza en vente et s’est recluse dans un appartement d’Aoste, coupée de toute la haute société qui n’avait pas tardé à lui tourner le dos dès que le parfum du scandale s’était répandu.

Mais rien de tout cela n’avait la moindre importance à mes yeux.

Mon quartier général était désormais la chambre 212 de l’hôpital pédiatrique Buzzi.

Le prélèvement de cellules souches hématopoïétiques a duré plusieurs heures, une aiguille d’aspiration enfoncée dans les crêtes iliaques de mon bassin. La douleur physique n’était rien à côté du soulagement immense de voir la poche de moelle rougeoyante être emportée vers la chambre stérile où Leo m’attendait.

Pendant les dix jours d’aplasie qui ont suivi la greffe, où le système immunitaire du petit garçon était réduit à zéro et où chaque bactérie pouvait lui être fatale, Grazia et moi nous sommes relayés jour et nuit derrière la vitre de la bulle stérile. Nous portions des blouses, des masques et des charlottes étanches.

C’est là, au milieu du bourdonnement des moniteurs cardiaques et des perfusions, que j’ai enfin fait la connaissance de mes filles.

Elles s’appelaient Sofia et Chiara. Sofia avait le regard de sa mère, doux et observateur ; Chiara avait mon caractère d’acier et ce pli obstiné sur les lèvres qui ne pardonnait rien. Au début, elles me regardaient comme un étranger encombrant. Mais peu à peu, à force d’histoires lues à travers l’interphone de la chambre stérile, de berceuses fredonnées le soir sur les chaises dures de la salle d’attente et de petits déjeuners partagés sur un coin de table d’hôpital, elles ont commencé à glisser leurs petites mains dans la mienne.

Un matin d’hiver, le médecin est entré avec un grand sourire fatigué :

« Les neutrophiles sont remontés à plus de cinq cents, monsieur Santoro. La greffe a pris. Leo fabrique son propre sang. Votre moelle a fait des miracles. »

Grazia s’est effondrée en larmes contre la vitre en plastique de la bulle stérile. D’un geste spontané, sans réfléchir, j’ai posé mes bras autour de ses épaules tremblantes. Elle ne s’est pas écartée. Elle a posé son front contre mon épaule, pleurant toutes les larmes qu’elle avait retenues pendant trois ans de misère, de froid et de terreur solitaire.

« Merci, » murmura-t-elle simplement. « Merci de l’avoir sauvé. »

« Je n’ai fait que payer ma dette, Grazia. Une infime partie de ma dette. »

Deux mois plus tard, au début du printemps, les cerisiers en fleurs teintaient de rose les trottoirs de Milan.

Leo avait repris des couleurs, ses petites joues retrouvant leur rondeur d’enfant et ses cheveux repoussant sous la forme d’un duvet doré. Il marchait désormais d’un pas ferme, tenant fermement les mains de ses deux sœurs.