Le médecin s’est arrêté, me dévisageant de la tête aux pieds, puis a regardé le petit garçon endormi sur l’épaule de sa mère. La ressemblance était tellement frappante qu’aucun test n’était nécessaire pour comprendre.
« Vous êtes le père ? » demanda le médecin.
« Je suis son père. »
« Matteo, tais-toi ! » cria Grazia, la voix brisée par l’angoisse. « Tu ne sais rien ! Tu n’as pas le droit d’entrer dans nos vies pour tout casser une seconde fois ! »
« Madame, » intervint le médecin avec fermeté mais humanité. « Si cet homme est le père génétique de Leo, chaque minute compte. Venez dans mon bureau, tous les deux. »
Les deux fillettes furent confiées à une aide-soignante dans l’espace jeux. Grazia s’assit en face du médecin, refusant de croiser mon regard, Leo lové contre elle comme un oisillon blessé.
« Le typage HLA doit être fait immédiatement, » expliqua le praticien en me tendant un formulaire de consentement. « Si vous êtes compatible, nous pourrons lancer la procédure de prélèvement d’ici deux semaines. Si vous refusez ou si vous n’êtes pas compatible, les chances de rémission de Leo avant l’hiver tombent sous la barre des vingt pour cent. »
Vingt pour cent. Mon fils — cet enfant dont j’ignorais l’existence soixante minutes plus tôt — luttait contre la mort pendant que je choisissais des boutons de manchette chez un tailleur de la via Montenapoleone.
« Je donne tout ce qu’il faut, » répondis-je sans la moindre hésitation, signant les formulaires d’une main fébrile. « Du sang, de la moelle, un rein s’il le faut. Faites les tests maintenant. »
Pendant que l’infirmière me prélevait plusieurs tubes de sang dans la pièce voisine, la colère et l’incompréhension se disputaient la place dans ma poitrine. Pourquoi ? Pourquoi m’avoir caché une grossesse triple ? Pourquoi m’avoir laissé signer un acte de divorce sans me dire qu’elle portait mes enfants ?
Lorsque je suis revenu dans le couloir, Grazia attendait sur un banc, Leo toujours assoupi sur ses genoux. Ses mains lissaient machinalement les boucles dorées du garçon. Je me suis assis à un mètre d’elle, le regard rivé sur mes souliers maculés de boue.
« Pourquoi, Grazia ? » murmurai-je, la voix étranglée par une détresse que je ne savais plus contenir. « Je sais que j’ai été un monstre d’égoïsme. Je sais que j’ai préféré mes dossiers, mes réunions, l’approbation de ma mère à tes appels à l’aide. Mais des enfants… trois enfants ? Me cacher ça… comment as-tu pu me haïr à ce point ? »
Grazia releva lentement la tête. Ses yeux, autrefois d’une douceur infinie, étaient pleins d’une amertume glaciale.
« Te haïr ? Tu crois vraiment que c’est moi qui t’ai caché leur existence ? »
Elle laissa échapper un rire bref, sans joie, qui me glaça le sang.
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Tu as la mémoire bien courte, Matteo. Ou peut-être que ton confort t’a rendu aveugle. Tu te souviens du 14 novembre, il y a trois ans ? Deux semaines avant la signature définitive chez le notaire ? »
Je fouillai dans mes souvenirs embrumés. Le 14 novembre. J’étais à Francfort pour négocier le rachat d’un complexe hôtelier. Un contrat à plusieurs millions qui devait assurer ma promotion au rang d’associé principal au sein du cabinet familial fondé par mon grand-père.
« J’étais en Allemagne, » articulai-je.
« Tu étais en Allemagne, oui. Et moi, je sortais de chez le gynécologue avec la confirmation officielle : des triplés. Une grossesse rare, à haut risque. J’avais peur, Matteo. J’étais terrifiée, seule dans notre appartement vide. Malgré tout le mal qu’on s’était fait, malgré les disputes, j’ai cru que ce miracle pouvait tout réparer. J’ai cru que quand tu verrais cette première échographie, quand tu saurais que nous allions être cinq, l’homme que j’avais aimé réapparaîtrait. »
Elle fit une pause, ravalant un sanglot qui menaçait de la submerger. Leo bougea légèrement dans son sommeil et elle posa une main rassurante sur son front fiévreux.
« Je n’arrivais pas à te joindre sur ton portable. Tu avais activé ton répondeur de cadre surmené. Alors je suis allée au siège de l’entreprise, via Dante. Tu n’étais pas là, mais Paolo y était. Et ta mère aussi. »
Une sueur froide coula le long de ma colonne vertébrale. Paolo et ma mère.
« Je leur ai tout dit, » continua-t-elle, les larmes débordant enfin sur ses joues creuses. « J’ai pleuré dans le bureau de Paolo. Je lui ai montré l’enveloppe. Une grande enveloppe blanche, scellée, contenant les échographies, les comptes-rendus médicaux et une lettre manuscrite de huit pages où je te demandais pardon pour mes doutes, où je te suppliais de revenir, de suspendre la procédure de divorce pour que nous puissions élever ces trois vies ensemble. »
« Paolo ne m’a jamais parlé de cette lettre, » soufflai-je, les tempes battant la chamade. « Jamais. Ni lui, ni ma mère. »
Grazia planta son regard meurtri dans le mien.
« Paolo m’a regardée droit dans les yeux avec ce sourire condescendant qu’il réserve aux importuns. Il a pris l’enveloppe, l’a posée sur son bureau et m’a dit : ‘Ne t’inquiète pas, Grazia. Matteo est en pleine réunion cruciale à Francfort. Si je lui annonce ça maintenant, il va paniquer et foutre en l’air le contrat du siècle. Laisse-moi l’enveloppe. Je lui remettrai en main propre dès qu’il atterrira à Linate, demain soir. Et je veillerai à ce qu’il te rappelle.’ »
« Et ma mère ? » demandai-je, tremblant d’effroi devant ce qui se dessinait.
« Ta mère était assise dans le fauteuil en cuir près de la fenêtre. Elle buvait son thé. Elle n’a même pas levé les yeux vers moi. Elle s’est contentée de lâcher : ‘Une fille de cheminot provincial avec trois bouches à nourrir… quelle tragique coïncidence de calendrier. Tu ne crois tout de même pas qu’un homme de la trempe de Matteo va se laisser enchaîner par des ficelles aussi grossières ? Si ces enfants existent, ils n’auront jamais leur place dans notre lignée.’ »