« Tu mens ! hurla une autre voix, tremblante d’hystérie. »

Diego. Mon époux était là. Il avait suivi son père jusque dans cette expédition punitive. Mon cœur se serra dans un dernier sursaut de douleur amère en constatant qu’il n’avait même pas eu le courage d’hésiter.

« Diego, cherche la lettre, ordonna sèchement Julián. Fouille cette maudite bicoque. Retourne chaque meuble. Et vous deux, abattez ce vieux fou s’il esquisse le moindre geste vers son fusil. »

Au-dessus de nous, le bruit des commodes renversées, de la vaisselle brisée et des planches arrachées fit trembler la poussière sur nos têtes. Laura me tenait la main, ses ongles s’enfonçant si profondément dans ma paume que je sentais le sang poisser nos doigts. Mais je ne bronchais pas. Je gardais les yeux fixés sur l’écran de mon téléphone portable posé sur mes genoux, dont la luminosité était réglée au minimum.

Vingt heures précises.

Sur l’écran de mon appareil, le flux vidéo direct retransmis par la chaîne régionale montrait la grande salle de bal du Palais de la Magdalena. Deux cents invités en smoking et robes de soirée étaient attablés sous les lustres monumentaux en cristal de Bohême. À la tribune officielle, le président de la région venait de s’écarter pour laisser la place au vice-président de la compagnie maritime, l’oncle par alliance de Diego, chargé d’excuser l’absence temporaire de Julián « retenu par des impératifs techniques d’urgence ».

« Mesdames et messieurs, disait l’orateur dans le micro, nous célébrons ce soir un siècle d’excellence industrielle sous la bannière De la Vega… »

C’est à cet instant précis que le terminal de Tomas, resté allumé sur la table en haut, émit un bip sonore court et strident. La transmission était achevée. Les fichiers avaient pénétré le système de projection haute définition du Palais.

En haut, le silence se fit brutalement.

« Qu’est-ce que c’est que cet ordinateur ? » aboya Julián.

« C’est l’heure de ton discours, Julián, répondit la voix goguenarde de Tomas. Regarde ton téléphone. Tu passes à la télévision. »

Au même moment, sur mon propre écran, la transmission en direct bascula dans le chaos. Le grand écran de vingt mètres sur dix situé derrière la tribune officielle s’éteignit brutalement avant de s’illuminer d’un blanc aveuglant. Puis apparut en lettres géantes de trois mètres de haut l’acte de naissance certifié d’Éléna De la Vega, suivi en surimpression rouge sang du testament olographe de Don Fernando désignant son fils Gabriel comme héritier spolié et Julián comme assassin moral.

Dans la salle du Palais, un murmure de stupéfaction monta de la foule, rapidement suivi par des exclamations scandalisées. Mais le système ne s’arrêta pas là. La bande sonore des projecteurs s’enclencha à un volume assourdissant, diffusant dans tout le palais l’enregistrement audio crypté que Javier Ribera avait déposé dans un coffre numérique avant sa mort : la voix de Julián De la Vega négociant le sabordage de deux cargos avec un courtier d’assurances libanais, puis donnant l’ordre explicite de falsifier les bilans des chantiers navals pour évincer « la bâtarde d’Éléna ».

Au-dessus de nos têtes, un téléphone portable se mit à sonner avec frénésie. Puis un second. Puis un troisième.

« Monsieur ! cria la voix affolée d’un des gardes du corps depuis le seuil. C’est le commissaire divisionnaire au bout du fil ! Les magistrats du parquet financier viennent d’émettre des mandats d’arrêt immédiats ! La police est déjà en route pour encercler la zone ! Les journalistes diffusent tout en direct sur les réseaux sociaux ! »

Un fracas de verre brisé retentit. Julián venait de laisser tomber son arme ou sa bouteille.

« Non… balbutia Diego, et sa voix n’était plus qu’un couinement pathétique d’animal pris au piège. Non, non, non ! Papa, qu’est-ce qu’on a fait ? Tout le monde sait. Tout le monde a vu ! Mon nom… ma réputation… »

« Ferme-la, espèce d’incapable ! éructa Julián, la folie déformant ses traits que je pouvais deviner à travers le plancher. Tomas ! Arrête ce programme ! Arrête ça tout de suite ou je fais sauter cette falaise avec toi dedans ! »

« Tu ne feras rien du tout, frère cadet, lança Tomas sans bouger. Écoute dehors. »

Au loin, couvrant le grondement du ressac et le sifflement du vent dans les pins, un concert strident de sirènes se rapprochait à grande vitesse le long de la corniche. Les gyrophares bleus des véhicules d’intervention commençaient déjà à balayer les façades de granit du vieux phare à travers les embruns.

« On s’en va ! hurla Julián. Par la crique ! Prenez les vedettes rapides ! »

« Il n’y a plus de vedettes, père, intervint alors Mateo, sortant de l’ombre du vestibule, tenant fermement son arme braquée sur les deux gardes du corps désarçonnés. J’ai sectionné les conduites de carburant dès que vous avez franchi le portail. C’est fini. La fête est terminée. »

Un coup de feu retentit.

Je poussai un hurlement étouffé, Laura plaquant immédiatement sa main sur ma bouche. Le bruit assourdissant résonna dans la pièce au-dessus de nous, suivi d’un gémissement lourd et du bruit sourd d’un corps qui s’effondre sur le chêne.

« Mateo ! » cria la voix de Tomas.

« Je vais bien ! rugit Mateo en réponse. C’est ce bâtard de Diego qui a tiré dans le vide ! À terre ! Tous à terre ! »

Une seconde détonation ébranla la charpente, suivie immédiatement par le bruit d’une vitre qui volait en éclats et des cris d’hommes en uniforme qui hurlaient en espagnol : « Police nationale ! Ne bougez plus ! Lâchez vos armes ! À terre ! »

Les bruits de lutte qui suivirent furent brefs, brutaux, accompagnés de bruits de fers qui claquent et de jurons étouffés sous la pluie. J’entendis la voix de Julián, brisée par la rage et l’impuissance, crachant des menaces de mort qui ne faisaient plus peur à personne, puis le sanglot pathétique de Diego, implorant qu’on ne lui serre pas trop les menottes, affirmant qu’il n’était au courant de rien, qu’il était une victime, qu’il aimait sa femme.