« Nous devons utiliser ce qu’ils craignent le plus : la lumière. Ce soir, à vingt heures, c’est le grand gala annuel de la Chambre de Commerce et d’Industrie au Palais de la Magdalena. Julián doit y recevoir la médaille d’or maritime des mains du gouverneur provincial. Diego doit prononcer le discours d’ouverture en tant que futur directeur général. Tout le gratin politique, judiciaire et médiatique du nord de l’Espagne y sera réuni. »
Un silence stupéfait s’installa dans la pièce. Laura porta une main à sa gorge, les yeux brillants d’un mélange d’effroi et d’excitation.
« Tu veux te présenter au gala ? murmura-t-elle. Dans ton état ? »
« Non, répondis-je avec un demi-sourire féroce. Je ne vais pas me présenter comme une victime suppliante. Tomas, avez-vous une connexion satellite stable ici ? »
« J’ai la ligne sécurisée des gardes-côtes de l’époque où je commandais le sauvetage en mer, répondit le vieux marin, un éclair amusé traversant son regard acier. Bande passante militaire. Personne ne peut la brouiller depuis Santander. »
« Parfait. Mateo, prends ton téléphone. Tu vas appeler Diego. »
Mateo haussa les sourcils. « Diego ? Il va nous localiser, il va donner notre position à père ! »
« C’est précisément ce que nous voulons, coupai-je. Tu vas lui dire que j’ai fait une fausse couche dans la fuite. Tu vas lui dire que je suis brisée, mourante dans une clinique clandestine dont tu refuseras de donner le nom, mais que Laura a réussi à fuir avec la lettre originale pour la remettre à la presse locale à vingt-et-une heures. Tu vas lui faire croire que le seul moyen de sauver l’honneur de la famille, c’est qu’il vienne seul avec cinq cent mille euros en liquide pour racheter le silence de Laura avant que le scandale n’éclate. »
« Et pendant ce temps ? » demanda Laura.
« Pendant qu’ils déploieront leurs gorilles à la recherche d’une femme paniquée dans les ruelles de la ville basse, Tomas et moi allons scanner chaque page du testament de Fernando, chaque bordereau de virement illégal et le rapport d’autopsie falsifié de mon père que Javier avait annexé au dossier. Nous allons tout envoyer directement aux rédactions de El País, de la télévision nationale, mais surtout… sur les écrans géants de la régie audiovisuelle du Palais de la Magdalena. J’ai restauré les peintures du salon d’honneur l’année dernière, Laura. Je connais par cœur les codes d’accès du réseau interne des projecteurs de la grande salle de réception. »
Mateo laissa échapper un rire bref, presque incrédule, avant de secouer la tête avec une admiration non dissimulée.
« Tu es bien la petite-fille de Don Fernando, murmura-t-il. Le vieux avait cette même manière de tendre des pièges où les loups s’étranglent avec leur propre corde. »
« Faisons-le, conclut Tomas en rechargeant sa pipe. La mer se lève dehors. C’est une excellente nuit pour un naufrage. »
Les deux heures qui suivirent furent une course contre la montre chirurgicale. Tandis que Tomas connectait ses vieux terminaux cryptés, Mateo passa l’appel. Il joua son rôle avec une maestria née d’années de ressentiment refoulé : la voix brisée par les sanglots, les insultes crachées à son frère, la description clinique et terrifiante d’une Éléna perdant son sang sur une banquette arrière. À l’autre bout du fil, le haut-parleur retransmit la panique absolue de Diego. Sa lâcheté le rendait prévisible : au lieu de vérifier, au lieu de réfléchir, il supplia Mateo d’arranger le rendez-vous, jurant sur sa vie qu’il amènerait l’argent et qu’il empêcherait son père d’intervenir.
Mais nous savions tous que Julián écoutait sur l’autre ligne. Et comme prévu, la réponse du patriarche ne tarda pas. Moins de quarante minutes après le coup de fil, les phares de trois berlines sombres apparurent au bas du chemin côtier, coupant leurs feux pour monter dans l’obscurité vers le phare. Julián n’avait aucune intention de négocier. Il venait pour nettoyer les restes.
« Ils sont là, chuchota Laura, postée à la lucarne de l’étage. »
« Laissez-les monter, dit calmement Tomas, assis devant son écran dont la barre de progression affichait quatre-vingt-douze pour cent. Les fichiers sont en train de se charger sur le serveur central du Palais. Le discours d’ouverture de Julián est prévu dans vingt minutes. Tout est synchronisé. »
« Éléna, viens là », m’ordonna Mateo en m’aidant à me dissimuler dans l’ancienne cuve à huile du phare, une cachette maçonnée sous le plancher de chêne que nul ne pouvait soupçonner depuis la pièce principale.
« Je ne me cache pas comme un rat, répliquai-je en serrant les dents. »
« Tu ne te caches pas, tu restes vivante pour signer la fin de leur monde, me souffla Mateo avec intensité. Si tu meurs, la lettre ne servira qu’à enrichir des avocats pendant trente ans. Reste là-dessous. Fais-moi confiance. »
Laura descendit avec moi dans la cavité fraîche, emportant une lampe torche éteinte. Tomas referma la trappe dissimulée sous un lourd tapis d’Orient, replaça une table en chêne massif par-dessus, et retourna s’asseoir tranquillement au coin du feu, son fusil posé bien en vue sur ses genoux.
Le fracas de la porte d’entrée enfoncée d’un coup de bélier résonna comme un coup de canon juste au-dessus de nos têtes. Le vent s’engouffra dans la bâtisse, apportant l’odeur de la pluie battante et le claquement des bottes boueuses sur le plancher.
« Bonsoir, Julián, dit la voix posée de Tomas. Tu n’as pas changé. Toujours incapable de frapper avant d’entrer. »
« Où sont-ils, Tomas ? rugit la voix de mon beau-père, essoufflé par la montée, la haine vibrant dans chaque syllabe. Ne joue pas au vieux loup de mer avec moi. Où est cette traînée et où est la fille de Gabriel ? »
« Tu arrives trop tard, mon cher frère, répondit Tomas en tirant une bouffée de sa pipe. Le médecin de la marine est venu la chercher il y a une demi-heure. Elle est en route pour Madrid sous escorte fédérale. »