« Laura, emmène-la à la voiture, ordonna une voix derrière nous qui fit sursauter toute l’assemblée. Maintenant. »
C’était Mateo. Le frère cadet de Diego. L’exilé, le mouton noir de la famille, revenu d’Argentine trois jours plus tôt sans que personne ne comprenne vraiment pourquoi il avait accepté de remettre les pieds dans la maison paternelle. Il se tenait au bout de la passerelle en bois, les clés de son tout-terrain à la main, toisant son père avec un mépris incandescent.
« Mateo, ne te mêle pas de ça, menaça Julián en faisant un pas vers lui, la mâchoire serrée. C’est une affaire interne entre Diego et sa femme. Tu n’as aucun droit ici. »
« Tu as essayé de la tuer sur notre propre quai, père, répliqua Mateo avec une lenteur terrifiante. Tu as essayé de la noyer comme vous avez noyé les comptes de la flotte il y a cinq ans. Mais cette fois, le vent a tourné. Laura, bouge ! »
Laura ne se le fit pas dire deux fois. Elle passa mon bras autour de son cou et m’entraîna à demi-portée le long du sentier côtier qui contournait les falaises, contournant l’attroupement pétrifié. Je me suis retournée une seule fois. Diego avait enfin bougé. Il courait vers nous, les yeux écarquillés par une panique d’enfant pris au piège.
« Éléna ! Attends ! Éléna, laisse-moi t’expliquer ! Tu ne comprends rien à ce qui est en jeu ! »
« Reste où tu es, Diego ! rugit Mateo en s’interposant de tout son corps entre son frère et nous. Si tu fais un pas de plus vers elle, je jure devant la mémoire de grand-père que je te fracasse le crâne sur ces rochers. »
Diego s’arrêta net, brisé net par la fureur de son frère. Sa lâcheté naturelle reprit le dessus ; il baissa les yeux vers ses chaussures trempées, incapable de soutenir le regard incandescent de Mateo.
Nous avons plongé à l’arrière du pick-up de Mateo juste au moment où deux vigiles du domaine descendaient la colline au pas de course. Le moteur rugit, les pneus crissèrent sur le gravier humide, et le véhicule s’arracha à la propriété dans une embardée violente, brisant le portail secondaire que Julián n’avait pas eu le temps de faire verrouiller.
À l’intérieur de l’habitacle surchauffé, mes dents claquaient de manière incontrôlable. Laura m’enveloppa dans une vieille veste de laine trouvée sur la banquette. Mes mains refusaient toujours de lâcher le document.
« Le bébé… murmurai-je, la voix étranglée par les larmes qui commençaient enfin à couler, brûlantes sur mes joues glacées. Laura… est-ce que le bébé va bien ? »
« Tu es forte, Éléna. Vous êtes vivants tous les deux. Respire. Respire avec moi », répétait ma cousine en me massant frénétiquement les épaules.
Mateo jeta un coup d’œil dans le rétroviseur central, les sourcils froncés, surveillant la route départementale sinueuse qui serpentait vers les hauteurs de Cantabrie.
« Ils ne vont pas nous lâcher, dit-il d’une voix blanche. Mon père a la police locale dans sa poche, et deux patrouilleurs de la garde maritime sont affrétés par nos propres sociétés. Si on va vers un hôpital public en ville, ils nous intercepteront avant même qu’un médecin ait pu t’ausculter. »
« Alors où va-t-on ? » demanda Laura, l’angoisse montant d’un cran.
« À la maison du phare. Chez l’oncle Tomas. C’est le seul endroit où Julián n’ose pas mettre les pieds depuis trente ans. »
Je baissai les yeux vers l’enveloppe. L’humidité avait rendu le papier souple, presque transparent par endroits. D’un geste hésitant, sous le regard attentif de Laura, j’ai brisé le cachet de cire bleue représentant une ancre enroulée d’un serpent — le sceau personnel de Don Fernando.
À l’intérieur, il n’y avait pas de simple lettre. Il y avait trois feuillets dactylographiés d’un papier à en-tête notarié, accompagnés d’un acte de naissance certifié et de plusieurs relevés bancaires jaunis. Mes yeux parcoururent les premières lignes, et l’air se vida instantanément de mes poumons.
« Mon Dieu… soufflai-je. »
« Qu’est-ce qu’il y a écrit, Éléna ? » demanda doucement Laura en se penchant.
« Fernando… Fernando n’a jamais déshérité mon père par colère, articulai-je avec difficulté, chaque mot me déchirant la gorge. Mon père n’était pas un fils indigne qui avait fui la famille. Julián l’a fait accuser d’un vol qu’il n’avait jamais commis pour s’emparer de la direction des chantiers. Mon père… mon père était l’aîné légitime. Le vrai successeur. »
Je relevai les yeux vers Mateo dans le rétroviseur. Il ne parut pas surpris ; ses mâchoires se contractèrent un peu plus.
« Continue de lire, Éléna, dit-il d’un ton lourd. Va jusqu’au bout du testament de grand-père. »
Mes doigts tremblants tournèrent la page. Ce qui était inscrit au paragraphe quatre dépassait tout ce que j’avais pu imaginer dans mes pires cauchemars sur cette famille. Don Fernando, rongé par le remords dans les dernières semaines de son existence, avait découvert les manœuvres frauduleuses de Julián : le sabordage délibéré de trois cargos en haute mer pour toucher les primes de réassurance internationales, la faillite organisée des chantiers navals pour évincer les petits actionnaires locaux, et surtout, l’élimination progressive de tous les témoins.
Mais le coup de grâce se trouvait à la fin de la page.
« En vertu de quoi, considérant la trahison sans nom de mon fils cadet Julián et la complicité passive de son descendant Diego, j’institue pour légataire universelle de l’intégralité des biens mobiliers, immobiliers, parts sociales et droits d’armement de la maison De la Vega, la fille de mon fils défunt Gabriel : Éléna De la Vega. Si celle-ci venait à contracter mariage avec Diego sans connaître son ascendance, l’héritage lui resterait acquis en propre, et ne pourrait en aucun cas être administré par son époux. De plus, la venue au monde d’un enfant issu de cette union scellera définitivement le transfert des titres, privant Julián de tout recours légal ou de tout mandat de gestion. »