Viktor resta bouche bée, étouffé par son propre argument qu’elle lui renvoyait avec une précision chirurgicale. Sa bouche s’ouvrit et se referma plusieurs fois sans qu’aucun son cohérent n’en sorte.

« Mais… mais ce n’est pas la même chose ! » hurla-t-il enfin, postillonnant de rage. « C’était mon jubilé ! Ça ne se fête qu’une fois dans une vie ! La mer, on s’en fout, la mer est toujours là ! Mais là, je passe pour quoi devant mes collègues ? Devant la direction ? Tu m’as ruiné socialement ! Tu as détruit ma réputation ! »

« Ta réputation est déjà faite, Vitya », poursuivit Tanya avec une cruauté tranquille. « J’ai appelé Anton Sergueïevitch ce matin pour le prévenir. »

Viktor se figea, horrifié. La couleur quitta son visage, le laissant d’une pâleur cireuse sous la poussière.

« Tu as… tu as appelé le grand patron ? Qu’est-ce que tu lui as raconté, espèce de folle ?! »

« Je lui ai dit la stricte vérité. Que tu étais un fils tellement admirable et dévoué que tu préférais annuler ta propre fête pour financer les travaux de ta maman. Je lui ai dit que tu avais honte de ne pas pouvoir tenir ton rang et que tu préférais tout annuler plutôt que d’imposer un faste indécent à ta famille en détresse. Il a trouvé ton sens du devoir très… touchant. Bien qu’un peu étrange pour un futur directeur adjoint incapable d’assumer un problème de plomberie sans annuler ses engagements officiels. »

Viktor laissa échapper un gémissement rauque, portant ses mains à sa tête comme si son crâne allait exploser. Il s’effondra de nouveau sur le canapé, le regard vitreux, réalisant l’ampleur du désastre. Anton Sergueïevitch détestait les histoires domestiques, les hommes faibles dominés par les exigences familiales et les cadres incapables d’étanchéité entre leur vie privée et leurs fonctions publiques. La promotion qu’il convoitait venait de s’envoler en fumée, anéantie par le récit parfaitement poli de sa femme.

« Tu m’as poignardé dans le dos », murmura-t-il, la voix tremblante de haine et d’impuissance. « Tu as fait ça par pure méchanceté. Parce que je t’ai privée de ta petite semaine à la plage. Tu es un monstre d’égoïsme, Tanya. Ma mère avait raison à ton sujet depuis le début. Tu n’as jamais eu de cœur. »

« Ta mère a toujours raison, Vitya. C’est bien pour cela que tu vas pouvoir passer tout ton week-end avec elle à coller des plinthes et à respirer l’odeur de la colle fraîche. C’est exactement là où est ta place. »

Elle tourna les talons et se dirigea vers la chambre.

« Où est l’argent ? » cria-t-il derrière elle en se relevant précipitamment. « Le restaurant a remboursé une partie, je le sais ! Le contrat prévoyait au moins cinquante pour cent ! Où est le reste de l’argent ? Rends-le-moi ! Il faut que je rappelle Konstantin, que j’essaie de sauver ce qui peut l’être ! »

Tanya s’arrêta sur le seuil de la porte, se retourna lentement et le regarda avec un détachement absolu.

« L’argent est sur mon compte bancaire personnel. Le compte sur lequel tu n’as aucune procuration. Et il y restera. C’est ma part de dédommagement pour les trois années où je n’ai pas vu le soleil. »

« Je vais porter plainte ! C’est l’argent du foyer ! »

« Fais donc ça. Explique au juge que ta femme a récupéré l’argent qu’elle a elle-même versé pour payer une fête que tu refusais de financer. Je suis sûre que cela fera une excellente anecdote pour ton dossier professionnel quand le tribunal appellera ton service de paie. »

Elle entra dans la chambre et ferma la porte à clé. Viktor tambourina violemment contre le panneau de bois pendant plusieurs minutes, hurlant des insultes, menaçant de défoncer la serrure, puis appelant sa mère au téléphone en pleurnichant presque comme un enfant pris au piège. Tanya entendait les éclats de sa voix depuis le salon : « Maman… elle a tout annulé… elle a parlé à Anton… je suis foutu, maman… »

Elle ne prêta aucune attention à la tempête. Sous le lit, elle tira la valise qu’elle avait rangée la veille. Elle l’ouvrit sur le matelas. Avec des gestes calmes, méthodiques, presque apaisants, elle commença à rassembler ses affaires. Pas seulement ses tenues de vacances : elle prit ses dossiers administratifs importants, ses diplômes, son carnet de santé, ses bijoux de famille et les vêtements de qualité qu’elle avait achetés de son propre argent au fil des ans. Elle remplit deux grandes valises rigides et un sac de voyage.

Elle régla son réveil sur six heures du matin.

La nuit fut longue et ponctuée de bruits sourds dans le salon. Viktor tournait en rond comme un fauve en cage, fumant sur le balcon malgré l’interdiction qu’elle lui répétait depuis des années, buvant probablement du thé noir corsé pour tenter de calmer ses nerfs en miettes. Vers quatre heures du matin, le silence retomba enfin sur l’appartement. Il s’était endormi sur le canapé, terrassé par l’épuisement nerveux et l’alcool qu’il avait fini par dénicher au fond d’un placard.

À six heures, Tanya se leva sans faire le moindre bruit. Elle prit une douche tiède, s’habilla d’un tailleur confortable en lin beige et attacha ses cheveux en une queue-de-cheval stricte. Elle glissa son passeport et son billet d’avion pour Sotchi dans son sac à main.

Avant de franchir la porte d’entrée, elle s’arrêta dans le couloir. Viktor dormait lourdement sur le sofa, la bouche entrouverte, le visage marqué par des cernes violacées. Sur la table basse, à côté de la tasse de thé vide et de l’enveloppe déchirée, elle posa son trousseau de clés de l’appartement ainsi que son alliance en or, délicatement posée au milieu des clés.

Elle n’éprouvait ni triomphe ni amertume. Juste un immense soulagement, semblable à celui d’un voyageur qui dépose enfin un fardeau bien trop lourd porté pendant des kilomètres sur une route poussiéreuse.