« Ah, ne m’en parle pas », soupira la vieille femme avec un agacement perceptible. « Cette fête au bord de l’eau… Comme s’il avait besoin de tout ce faste à son âge. Vous auriez très bien pu faire ça ici, simplement, avec une salade Olivier et des côtelettes. Au lieu de ça, vous jetez l’argent par les fenêtres dans des restaurants pour impressionner des gens qui s’en moquent. Enfin, je viendrai, bien sûr. Je ne vais pas laisser mon fils fêter ses cinquante ans tout seul au milieu de ses faux amis. Mais je devrai partir tôt, mon dos ne supportera pas leurs chaises modernes. »
« Reposez-vous, Galina Ivanovna. Ne vous fatiguez surtout pas. »
Tanya raccrocha. Elle resta immobile, le regard posé sur l’écran de l’ordinateur. Elle ne ressentait plus aucune hésitation. La culpabilité, cette vieille ennemie que son mari et sa belle-mère savaient si habilement manipuler, s’était complètement évaporée.
Elle ouvrit son carnet d’adresses et chercha le numéro de Konstantin, le maître d’hôtel de L’Ancre d’Or.
« Allô, Konstantin ? C’est Tatiana Morozova. Je vous appelle concernant la réception de samedi pour les cinquante ans de Viktor Morozov. »
« Madame Morozova, bonjour ! Nous étions justement en train de finaliser la disposition des tables. Vous vouliez la table d’honneur face à la baie vitrée, n’est-ce pas ? Le chef a déjà commandé l’esturgeon et les viandes nobles pour le buffet chaud. »
« Konstantin, j’ai une mauvaise nouvelle. Nous devons tout annuler. »
Un silence épais s’installa au bout du fil. Tanya entendit le froissement d’une feuille de papier qu’on rangeait précipitamment.
« Annuler ? Mais… madame Morozova, nous sommes à quarante-huit heures de l’événement. Les produits frais sont commandés, le personnel de service est bloqué pour la soirée. Selon les termes de notre contrat, si vous annulez à moins de trois jours, l’acompte n’est remboursable qu’à hauteur de cinquante pour cent, déduction faite des frais d’approvisionnement déjà engagés. »
« Je sais parfaitement ce que dit le contrat, Konstantin. C’est moi qui l’ai signé, et c’est moi qui l’ai réglé avec ma carte personnelle. Combien me reste-t-il après vos déductions légales ? »
Un cliquetis de clavier résonna dans le récepteur. Tanya attendit patiemment.
« En retenant le dédommagement et les commandes périssables déjà livrées… Il vous revient cent quarante mille roubles. Mais madame Morozova, c’est une perte sèche considérable pour vous. Et la salle sera vide samedi soir. Vous êtes absolument sûre ? Il n’y a aucun moyen de reporter ? »
« Aucun. Veuillez procéder à l’annulation immédiate. Envoyez-moi l’avenant de résiliation par courriel tout de suite, je le signerai électroniquement dans la minute. Et virez le solde directement sur le compte émetteur, c’est-à-dire le mien. »
« Bien… Si c’est votre décision finale. Je vous envoie le document dans dix minutes. »
« Merci, Konstantin. Une dernière chose : ne tentez pas de joindre mon mari. C’est une affaire interne à notre famille, il est déjà au courant des dispositions. »
Elle coupa la communication. Dix minutes plus tard, l’avenant arrivait dans sa boîte de réception. Elle le signa d’un geste ferme sur son écran tactile. Le processus était enclenché. Le filet de sécurité sur lequel Viktor comptait pour parader devant ses supérieurs venait de se dissiper dans l’air matinal.
Mais Tanya n’avait pas l’intention de s’arrêter là. Une vengeance à moitié consommée n’était qu’un sursis pour de nouvelles humiliations. Elle devait aller jusqu’au bout de la logique imposée par Viktor lui-même.
Elle décrocha de nouveau son téléphone et composa le numéro de la pâtissière qui devait livrer la pièce montée.
« Bonjour Marina. Je vous appelle pour le gâteau de samedi. Annulez la commande. Oui, je sais que vous avez déjà commencé les décors en sucre, gardez l’acompte pour le travail déjà fourni. »
Puis elle s’attaqua à la liste des invités. Elle ne voulait pas envoyer un simple message d’annulation collectif qui aurait permis à Viktor de rectifier le tir ou d’improviser un repli pathétique. Elle choisit d’appeler personnellement une seule personne : Anton Sergueïevitch, le directeur général de la régie des transports, l’homme dont dépendait l’avenir professionnel de Viktor.
« Allô, Anton Sergueïevitch ? Excusez-moi de vous déranger directement sur votre ligne professionnelle. C’est Tatiana, l’épouse de Viktor Morozov. »
« Ah, Tatiana Petrovna ! Que me vaut cet honneur ? Ne me dites pas que vous changez l’heure du dîner, j’ai déjà bloqué mon samedi soir et ma femme a acheté une nouvelle robe exprès pour l’occasion ! » dit le patron d’une voix joviale, teintée de cette bonhomie protectrice qu’il réservait à ses subordonnés méritants.
« Justement, Anton Sergueïevitch, c’est à ce sujet que je vous appelle, et j’en suis infiniment navrée. Viktor m’a demandé de vous prévenir personnellement. Nous devons annuler la soirée. »
« Annuler ? Un problème de santé ? Viktor va bien ? »
« Viktor se porte à merveille, Dieu merci », répondit Tanya avec une intonation où perçait une nuance subtile, parfaitement dosée, de détresse pudique. « Mais sa mère… sa mère a subi un dégât des eaux très grave dans son appartement hier soir. Viktor a estimé, très justement d’ailleurs, que la famille devait passer avant tout le reste. Il a décidé qu’il serait indécent de célébrer un anniversaire coûteux et festif alors que sa mère a besoin de chaque rouble pour refaire ses sols et ses meubles. Il a préféré consacrer toutes ses ressources à cette urgence filiale plutôt que de maintenir les festivités. »
À l’autre bout du fil, le silence d’Anton Sergueïevitch devint lourd, chargé d’une perplexité évidente.
« Mais… Morozov gagne pourtant très bien sa vie à son niveau d’échelon. Une fuite d’eau nécessite-t-elle vraiment d’annuler cinquante ans d’existence entouré de ses collègues ? Les assurances existent pour cela, voyons. »