La jeune femme baissa les yeux.

« Je n’ai fait que ce qui me semblait juste. »

Philippe secoua doucement la tête.

« Beaucoup de gens ont vu votre intervention. Peu auraient osé agir aussi rapidement. »

Camille répondit :

« Ma grand-mère disait toujours qu’il ne faut jamais détourner les yeux lorsqu’une personne est en danger. »

Philippe s’immobilisa.

Quelque chose dans cette phrase lui parut familier.

« Votre grand-mère ? »

Camille acquiesça.

« Oui. »

« Comment s’appelait-elle ? »

« Madeleine Dubois. »

Le milliardaire sentit son cœur accélérer.

Dubois.

Ce nom.

Cette manière de parler.

Cette douceur.

Il regarda plus attentivement le visage de la jeune femme.

Ses cheveux châtains.

Ses yeux.

Expression du fils.

Une ressemblance lui apparut soudain.

Une ressemblance qu’il n’avait pas remarquée sur la terrasse, au milieu de la confusion.

« Et votre mère ? » demanda-t-il.

Camille hésita.

« Elle s’appelait Élise. »

Philippe devint livide.

« Élise Dubois ? »

Camille releva la tête.

« Oui. »

Il se leva brusquement.

Puis posa une main sur son bureau.

Camille s’inquiéta.

« Monsieur Moreau ? »

Philippe ferma les yeux.

Il revoyait Élise.

Son sourire.

Sa manière de lever le menton lorsqu’elle était contrariée.

Ses cheveux châtains.

Et cette phrase qu’elle répétait souvent.

Ne détourne jamais les yeux lorsque quelqu’un a besoin d’aide.

Il rouvrit les yeux.

« Votre mère est-elle décédée il y a environ vingt-deux ans ? »

Camille sentit son cœur se serrer.

« Oui. J’avais trois ans. »

Philippe porta une main à sa bouche.

Pendant plusieurs secondes, il ne put parler.

Camille le regarda avec incompréhension.

« Vous connaissiez ma mère ? »

Les yeux du milliardaire se remplirent de larmes.

« Oui. »

Sa voix se brisa.

« Je l’ai connue. »

Camille se redressa.

« Comment ? »

Philippe baissa la tête.

« Nous nous sommes aimés. »

La jeune femme resta immobile.

Elle pensa immédiatement aux questions qu’elle avait posées à Madeleine pendant son enfance.

À ce père inconnu.

À ce nom qu’on ne prononçait jamais.

Puis elle murmura :

« Vous voulez dire… »

Philippe la regarda.

« Je ne veux pas tirer de conclusion sans preuve. »

Il prit une inspiration.

« Mais il est possible que je sois votre père. »

Le silence devint insupportable.

Camille recula légèrement.

« Non… »

Philippe ne bougea pas.

« Camille… »

Elle secoua la tête.

« Ma mère a élevé seule sa fille. »

Il baissa les yeux.

« Je sais. »

« Non, vous ne savez pas ! »

Sa voix monta pour la première fois.

« Vous ne savez pas ce qu’elle a vécu ! »

Des larmes roulèrent sur ses joues.

« Vous ne savez pas ce que ma grand-mère a dû faire pour nous nourrir ! »

Philippe resta silencieux.

Camille continua :

« Et pendant tout ce temps, vous viviez dans un château ? »

Il ferma les yeux.

« Je ne savais pas que vous existiez. »

Elle le fixa.

« Comment pouvez-vous en être certain ? »

Philippe hésita.

« Parce qu’on m’a dit qu’Élise était partie sans vouloir me revoir. »

Camille sentit la colère monter.

« Et vous avez simplement accepté ? »

Il baissa la tête.

« Pas immédiatement. »

Elle secoua les épaules.

« Mais vous avez fini par arrêter de chercher. »

Philippe ne répondit pas.

Camille se leva.

« Je dois partir. »

Il acquiesça.

« Bien sûr. »

Elle se dirigea vers la porte.

Puis s’arrêta.

Sans se retourner, elle murmura :

« Si vous êtes réellement mon père, vous arrivez vingt-cinq ans trop tard. »

La porte se referma.

Philippe resta seul.

Et pour la première fois depuis des décennies, toute sa fortune lui sembla terriblement inutile.

PARTIE 3 — LES LETTRES QU’ON AVAIT CACHÉES
Les jours qui suivirent furent éprouvants.

L’enquête concernant le champagne progressait.

Les analyses révélèrent qu’une substance dangereuse avait effectivement été introduite dans la coupe.

Les enquêteurs établirent que l’altération était volontaire.

Ils examinèrent les communications d’Adrien Mercier.

Ses mouvements.

Ses relations financières.

Et les échanges qu’il avait entretenus avec plusieurs personnes proches de la fondation.

Les éléments recueillis orientèrent progressivement l’enquête vers Isabelle Laurent.

Plusieurs messages suggéraient qu’elle avait exercé des pressions sur Adrien.

L’homme rencontrait d’importantes difficultés financières.

Il avait contracté des dettes après des investissements malheureux.

Isabelle connaissait sa situation.

Elle lui avait promis une aide financière.

En échange, elle lui avait demandé de participer à un acte dont il comprenait désormais la gravité.

Les enquêteurs recherchèrent les responsabilités exactes.

L’affaire fut traitée dans le cadre des procédures judiciaires françaises.

Philippe coopéra.

Il refusait de protéger Isabelle au détriment de la vérité.

Mais il ne voulait pas non plus que des accusations non établies soient présentées comme des certitudes.

Parallèlement, les auditeurs de la Fondation Moreau découvrirent plusieurs irrégularités.

Des paiements avaient été effectués à des sociétés de conseil sans justification suffisante.

Certains contrats avaient bénéficié à des proches d’Isabelle.

Des dépenses personnelles semblaient avoir été imputées à des budgets caritatifs.

Les montants étaient importants.

Plusieurs centaines de milliers d’euros étaient concernés par les premières vérifications.

Philippe fut bouleversé.

La fondation avait été créée pour soutenir des enfants et des familles en difficulté.

Il avait investi du temps.

De l’argent.

Et une partie de sa vie dans cette mission.

Découvrir que certaines ressources avaient pu être utilisées abusivement lui donnait l’impression d’avoir trahi la mémoire d’Élise.

Il demanda une restructuration complète de la gouvernance.

Les décisions financières importantes devraient désormais être contrôlées par plusieurs responsables indépendants.

Les dépenses seraient examinées régulièrement.

Et les associations partenaires recevraient des informations plus transparentes.

Mais pendant que Philippe essayait de réparer les conséquences de ces irrégularités, une question plus personnelle l’obsédait.

Camille.

Était-elle vraiment sa fille ?

Et surtout, pourquoi n’avait-il jamais appris son existence ?

Camille, de son côté, avait retrouvé une vieille boîte dans les affaires de Madeleine.

Elle se souvenait vaguement de l’avoir rangée après les funérailles.

C’était une boîte en bois sombre.