« Richard, nous pouvons négocier ! » supplia soudain Claudia, abandonnant toute superbe. Elle s’agenouilla presque à côté de la table basse, les mains jointes. « C’était pour protéger la structure du groupe ! Si cela s’ébruite, l’action Saint-Amand s’effondre en bourse demain dès l’ouverture des marchés ! Tu détruirais le travail de toute ta vie juste pour une querelle de famille ! »

Richard esquissa un sourire amer, un pli désabusé au coin des lèvres.

« Vous n’avez jamais compris ce qu’était le travail de ma vie. Vous n’avez vu que les chiffres, les gratte-ciels, les limousines et l’ivresse du pouvoir. Ce groupe n’est rien d’autre que du bois, de l’acier et des hommes qui travaillent honnêtement pour nourrir leurs familles. Vous avez souillé ce nom. Vous avez brisé la seule descendance qui méritait de le porter. »

Richard se leva. Sa stature imposante dominait les deux silhouettes prostrées.

« Voici les conditions de votre reddition. Car il n’y aura aucune négociation. »

Il fit un signe de la tête vers l’entrée du salon. Deux hommes vêtus de manteaux sombres, accompagnés d’un homme d’âge mûr tenant une mallette rigide, entrèrent dans la pièce. Maître Vautier, notaire historique de la famille, s’installa face au bureau de chêne au fond de la pièce sans accorder un regard aux accusés. Derrière lui se tenaient deux officiers de la gendarmerie nationale en tenue civile.

« Voici ce qui va se passer dans les vingt prochaines minutes », déclara Richard d’une voix sans appel. « Premièrement, Mark, tu signes ta démission immédiate de tous tes mandats sociaux au sein du groupe Saint-Amand, avec effet rétroactif à hier minuit. Deuxièmement, vous signez tous les deux une renonciation totale et irrévocable à l’autorité parentale sur Noah, ainsi qu’un consentement formel à mon adoption plénière ou tutelle exclusive de l’enfant. Troisièmement, vous transférez l’intégralité des avoirs de votre holding chypriote et de vos comptes personnels à une fondation dédiée aux soins et à l’éducation de Noah, afin d’éteindre le préjudice civil causé aux filiales. »

Mark respirait avec difficulté, suffoquant comme s’il manquait d’air.

« Et… et si je refuse ? Si je refuse de signer ? C’est une extorsion ! Tu n’as pas le droit ! »

Le gendarme le plus gradé s’avança d’un pas, sortant une commission rogatoire signée du parquet financier de Paris et du juge d’instruction d’Annecy.

« Monsieur Mark Saint-Amand, Madame Claudia Saint-Amand, nous disposons d’éléments matériels suffisants pour une garde à vue immédiate : abus de biens sociaux aggravé, faux et usage de faux en écriture de commerce, et mise en danger délibérée de la vie d’un mineur de quinze ans par ascendant. Sans la transaction civile et familiale que votre père propose d’acter ce soir devant notaire avant toute transmission au procureur, la procédure pénale suit son cours dès cet instant. La presse sera informée de votre interpellation dès six heures demain matin. Vous passerez votre réveillon en détention provisoire à la maison d’arrêt de Bonneville. »

Claudia poussa un cri d’horreur et s’effondra sur le canapé, le visage enfoui dans ses mains, secouée de sanglots de rage et d’impuissance. Son monde de réceptions mondaines, de défilés parisiens et de yachts en Méditerranée venait de s’évaporer en fumée.

Mark regarda les gendarmes, puis le notaire dont le stylo plume attendait sur le buvard, et enfin son père. Dans le regard de Richard, il ne trouva aucune trace de haine, aucun désir de vengeance théâtrale. Rien qu’un vide absolu, l’anéantissement d’un lien filial qui venait d’être tranché net, sans possibilité de retour.

« Tu me dépouilles de tout, murmura Mark d’une voix rauque. Je n’aurai plus rien. Plus un sou. Plus de travail. Plus de réputation. »

« Tu auras la liberté de travailler de tes mains pour mériter ton pain », répondit Richard. « Ce que je faisais à ton âge sur les chantiers navals de Brest avant que la fortune ne te monte à la tête. Tu auras une rente minimale de subsistance, versée sur un compte bloqué, à condition que tu ne t’approches jamais à moins de cent kilomètres de Noah. Si tu violes cette condition d’un seul mètre, le dossier financier sera transmis dans l’heure au procureur de la République. Maintenant, signe. »

Les doigts tremblants, les yeux brouillés par des larmes d’humiliation suprême, Mark s’approcha du bureau. Les pages furent paraphées l’une après l’autre. Le silence de la pièce n’était troublé que par le crissement du métal sur le vélin épais. Claudia, sous la surveillance impassible des gendarmes, fut contrainte de s’asseoir à son tour pour apposer ses signatures au bas des actes de renonciation et de transfert de propriété.

Lorsque la dernière feuille fut timbrée du sceau notarié, Richard ramassa les doubles originaux et les glissa dans sa serviette.

« Émile », dit-il calmement en direction du couloir.

Le majordome réapparut aussitôt.

« Faites apporter leurs bagages dans la berline de service. Le chauffeur les déposera à la gare de Bellegarde. Ils prendront le premier train de nuit pour Paris. Leurs cartes bancaires de société sont désactivées. Leurs clés d’appartement à Genève et à Neuilly ont été saisies ce matin par huissier. »

Mark releva la tête, hagard.

« Papa… s’il te plaît. C’est Noël. Laisse-moi au moins dire au revoir à Noah. Une minute. Juste pour lui expliquer… »

Richard se dressa de toute sa hauteur, le visage sculpté dans le granit de sa décision irrévocable.

« Tu as cessé d’être son père à la seconde exacte où tu as tourné la clé de la remise à bois pour le laisser geler dans le noir. Tu ne poseras plus jamais les yeux sur cet enfant. Hors de ma vue. »

Poussés par les gendarmes et précédés par Émile, Mark et Claudia furent conduits vers la sortie du domaine. Leurs pas s’éloignèrent dans le couloir, suivis du grincement sourd de la lourde porte en chêne de l’entrée qui se refermait sur eux dans la nuit glacée. Dehors, le bruit d’un moteur de berline se fit entendre, montant dans les tours sur la route enneigée avant de s’estomper définitivement dans le lointain, étouffé par les rafales de blizzard.