« Ces marques ne datent pas d’aujourd’hui, Richard », murmura le docteur Mercier en refermant sa trousse médicale au chevet de l’enfant endormi sous l’effet d’un sédatif léger et de la chaleur bienfaisante. « Cela fait des semaines, peut-être des mois que cet enfant subit des pressions physiques et psychologiques inacceptables. »

« Je sais, Armand », répondit Richard, les mâchoires serrées. « Je n’étais pas assez présent. J’ai cru que léguer la gestion opérationnelle du groupe me permettrait de prendre du recul, de vieillir en paix. J’ai fermé les yeux sur ce que Mark devenait. L’ambition l’a pourri jusqu’à la moelle, et Claudia a fini de ronger ce qu’il lui restait d’âme. »

« Que comptes-tu faire ? »

Richard contempla l’enfant endormi, dont la respiration s’était enfin régularisée.

« Ce que j’aurais dû faire il y a dix ans. Une purge. »

Il descendit les escaliers d’un pas lourd et mesuré. Dans le vestibule, le silence était si pesant que l’on n’entendait que le crépitement des bûches mourantes et le cliquetis de l’horloge comtoise. Mark et Claudia étaient assis sur une banquette en velours, flanqués discrètement par deux vigiles imposants de la société de sécurité privée du domaine. Claudia fumait une cigarette longue avec des gestes saccadés, tandis que Mark buvait nerveusement un verre de whisky sans parvenir à cacher le tremblement de sa main.

Dès que Richard apparut dans l’embrasure de la porte, ils se levèrent d’un bond.

« Richard, c’est absurde ! » tonna Mark, tentant de retrouver une contenance d’héritier légitime. « Tu nous séquestres chez nous ! Tu fais monter des gardes pour nous surveiller comme des criminels ! Je te rappelle que je suis le président du directoire du groupe Saint-Amand ! Si je ne suis pas à Genève demain matin pour la clôture de la levée de fonds avec le consortium asiatique, tout s’effondre ! »

Richard ne répondit pas immédiatement. Il contourna la pièce, se versa un doigt d’eau minérale dans un verre en cristal, puis s’assit dans le grand fauteuil à oreilles en cuir bordeaux qui trônait face à eux.

« Tu ne seras pas à Genève demain matin, Mark », commença Richard d’une voix d’une neutralité dévastatrice.

« Qu’est-ce que tu racontes ? » s’indigna Claudia, le regard venimeux. « Vous perdez la tête, vieil homme ! Vous avez passé l’âge de diriger ! Mark a redressé vos filiales qui prenaient l’eau ! Nous avons modernisé votre empire pendant que vous vous terriez dans vos montagnes avec vos livres de souvenirs ! Vous nous devez le respect ! »

Richard fixa Claudia jusqu’à ce que la jeune femme se taise, déstabilisée par l’absence totale de colère visible sur les traits burinés de son beau-père.

« Tu as épousé mon fils pour son nom et la promesse d’une fortune colossale, Claudia », murmura Richard. « Tu as découvert un homme faible, malléable, terrifié par l’idée de ne jamais être à ma hauteur. Tu as soufflé sur les braises de sa rancœur. Tu as éloigné Noah de sa mère biologique avant sa mort, tu as transformé la vie de cet enfant en enfer parce qu’il te rappelait constamment qu’avant toi, Mark avait aimé une femme intègre. »

Claudia pâlit, la cendre de sa cigarette tombant sur le tapis persan.

« Et toi, Mark », continua Richard en tournant la tête vers son fils unique. « Tu as laissé ta femme humilier ton propre sang. Tu l’as enfermé dans la neige parce qu’il avait osé utiliser tes gouges pour sculpter un morceau de bois pour mon anniversaire. Tu avais peur qu’il gâche votre numéro d’héritiers parfaits devant les investisseurs que vous aviez imprudemment invités ce soir. »

« Noah est indiscipliné ! » cria Mark, hors de lui. « Tu l’as toujours préféré à moi ! Déjà gamin, tu me regardais comme une déception, et dès qu’il est né, tu as recommencé à sourire ! C’est mon fils, j’ai le droit de l’élever comme je l’entends ! La loi est de mon côté ! »

Richard posa son verre sur la table avec un claquement sec.

« La loi ? Parlons-en, Mark. »

Le vieil homme sortit de sa poche intérieure un dossier mince relié de cuir noir. Il le jeta sur la table basse entre eux.

« Ouvre-le. »

Mark hésita, échangea un regard méfiant avec Claudia, puis avança une main tremblante. Dès les premières pages feuilletées, son visage perdit toute couleur.

« D’où… d’où sors-tu ça ? » balbutia-t-il.

« Maître Vautier ne travaille pas pour le président du directoire, mon garçon. Il travaille pour le fondateur. Depuis six mois, je fais auditer chaque transaction, chaque virement offshore et chaque commission occulte validée par votre bureau de Zurich. »

Richard se pencha en avant, ses yeux braqués dans ceux de son fils.

« Tu as détourné quarante-deux millions d’euros des comptes de garantie de nos chantiers de Saint-Nazaire pour couvrir les pertes désastreuses de tes spéculations sur les dérivés de matières premières à Singapour. Tu as falsifié ma signature sur trois procès-verbaux de conseil. Et pour masquer le trou béant avant l’audit annuel de janvier, tu as vendu sous main basse les brevets de propulsion hybride de notre filiale militaire à une holding fantoche immatriculée aux îles Caïmans, holding dont Claudia détient quarante pour cent par le biais d’un prête-nom chypriote. »

Claudia laissa échapper un soupir étranglé. Mark recula de deux pas, les yeux écarquillés par l’effroi.

« C’est faux… ce sont des montages légaux, tout le monde le fait dans la haute finance… » tenta Mark, la voix brisée par un début de panique hystérique.

« La trahison financière est une chose », reprit Richard avec une implacable rigueur. « Dans les affaires, on peut survivre à une faillite. Mais quand Maître Vautier a découvert que tu envisageais de faire placer Noah sous tutelle judiciaire renforcée dans un institut spécialisé en Suisse pour lui retirer ses parts réservataires issues de la succession de sa mère… là, vous avez franchi la frontière du pardonnable. Vous avez commis l’irréparable. »