Noah grelottait d’un froid qui ne venait pas seulement de la neige plaquée sur ses joues creuses. L’enfant de huit ans tremblait d’une terreur intime, celle d’avoir été brisé par ceux qui auraient dû le protéger. Sous l’étoffe lourde du pardessus en cachemire de son grand-père, ses petites mains calleuses serraient désespérément une silhouette informe de pin sculpté, aux ailes dissymétriques et aux marques grossières de canif.
À quelques mètres, Mark se relevait avec peine parmi les débris d’une table basse ornée de couronnes de houx et de boules de cristal soufflé. La lèvre fendue, l’homme de quarante ans rajusta nerveusement la veste de son costume sur mesure. Près de lui, Claudia, le teint blafard sous une couche méticuleuse de maquillage de soirée, fixait Richard avec des yeux où l’arrogance habituelle cédait peu à peu le pas à une panique viscérale.
« Une petite punition ? » répéta Richard.
Le vieil homme n’éleva pas la voix. C’était ce murmure sourd, semblable au craquement d’une banquise sous la quille d’un brise-glace, qui glaçait les sangs. Dans les conseils d’administration du groupe Saint-Amand, ce ton annonçait depuis quarante ans des révocations sans appel, des faillites orchestrées et l’anéantissement méthodique de rivaux trop téméraires.
« Papa, écoute-moi, bredouilla Mark en s’essuyant le menton du revers de la main. Tu ne comprends pas ce qui s’est passé. Le gamin devenait ingérable. Il a fouillé dans mon bureau, il a pris mes outils de collection, il a manqué de respect à Claudia devant nos invités pour le dîner de Noël… »
« Tais-toi », ordonna Richard.
Le mot tomba comme un couperet. Noah laissa échapper un hoquet sanglotant contre le cou de son aïeul. Richard posa une main large et rugueuse sur la nuque de l’enfant, sentant sous la peau fine les pulsations affolées d’un cœur d’oiseau captif.
« Tu l’as enfermé dehors, Mark. Dans la remise à bois. Par moins six degrés. Sans manteau. »
« Il… ce n’était que vingt minutes ! » s’écria Claudia, s’avançant d’un pas avant de reculer aussitôt devant l’éclair d’acier qui traversa le regard du patriarche. « Pour lui apprendre la discipline ! Nous devons faire de lui quelqu’un de solide, Richard ! Votre empire ne tolère pas la faiblesse, vous nous l’avez toujours répété ! »
Richard contempla la femme de son fils unique avec un dégoût si limpide qu’elle sembla rétrécir sur place.
« Vous confondez la force avec la cruauté, Claudia. Et vous confondez mon empire avec un terrain de jeu pour médiocres. »
Sans un regard supplémentaire pour le couple, Richard franchit les portes du grand salon et s’engagea dans le couloir lambrissé menant à l’aile ouest. Ses pas résonnaient lourdement sur le chêne massif.
« Émile ! » appela-t-il d’une voix qui fit vibrer les appliques murales.
Un homme d’une soixantaine d’années, silhouette droite en livrée sobre et visage marqué par des décennies de loyauté absolue, émergea de l’office. Il jeta un coup d’œil à l’enfant emmitouflé, puis au vieil homme, et comprit instantanément la gravité de la situation sans qu’une seule parole ne soit nécessaire.
« Préparez la chambre du maître, ordonna Richard à mi-voix. Faites monter des couvertures chauffantes, du bouillon chaud et faites venir le docteur Mercier sur-le-champ. Dites-lui que la route est glissante mais que sa présence n’est pas négociable. »
« C’est fait dans l’instant, monsieur. »
« Et Émile ? »
Le majordome s’arrêta, pivotant sur ses talons.
« Personne ne quitte ce domaine ce soir. Mark et son épouse resteront dans le petit salon vert jusqu’à ce que j’aie terminé avec l’enfant. Coupez les lignes du domaine et faites désactiver l’ouverture automatique de la grille principale. Si l’un d’eux tente de franchir le portail à pied, prévenez les gardes de la propriété forestière. »
Un frisson imperceptible passa dans les yeux d’Émile, avant qu’il ne s’incline avec une déférence absolue.
« Bien, monsieur Richard. »
Dans la vaste chambre mansardée, réchauffée par un poêle en faïence verte, Richard déposa Noah sur les draps épais. L’enfant refusait de lâcher le petit avion. Ses doigts gourds, rougis par les engelures, semblaient soudés au bois brut. Avec une infinie douceur, contrastant de manière saisissante avec la violence froide dont il venait de faire preuve en bas, Richard retira les chaussettes humides de son petit-fils, découvrant des orteils violacés par le gel.
« Grand-père… » chuchota Noah, la voix brisée par l’épuisement. « Maman… Claudia m’a dit que tu ne voulais pas de moi ici. Elle a dit que si je te donnais un jouet mal fait, tu me renverrais en pension loin de vous. »
Richard ferma les paupières un instant pour contenir une rage qui lui brûlait la gorge. Il prit les pieds glacés du garçon entre ses deux paumes calleuses et commença à les frotter avec une lenteur méthodique pour relancer la circulation sanguine.
« Claudia a menti, mon garçon. Regarde-moi. »
Noah leva des yeux embués, rougis par les larmes séchées sur ses joues pâles.
« Tu as sculpté cet avion de tes propres mains ? »
L’enfant acquiesça faiblement.
« Mark m’a pris le couteau quand il m’a trouvé dans l’atelier… il a dit que c’était du gâchis de bois précieux. Mais je voulais faire le bimoteur dont tu me parlais. Celui sur lequel tu volais quand tu avais mon âge au Canada. »
Richard prit le petit avion en bois dans sa paume. Il était asymétrique, le ponçage était maladroit, et une trace de sang séché sur l’empennage témoignait d’une entaille que le garçon s’était faite sans rien dire. C’était la plus belle pièce que Richard eût jamais tenue de toute son existence.
« C’est le plus beau cadeau qu’on m’ait offert pour mes soixante-dix ans, Noah. Et je ne laisserai jamais personne te faire du mal à nouveau. Tu m’entends ? Jamais. »
Le médecin arriva quarante minutes plus tard, escorté par un garde du domaine. L’examen fut minutieux. Le diagnostic tomba sans surprise mais avec une cruauté clinique : début d’hypothermie, engelures au premier degré sur trois orteils du pied gauche, et une série d’ecchymoses plus anciennes sur les avant-bras, traces indiscutables de saisies violentes et répétées.