Un silence pesant s’installa sur la ligne. Puis la voix d’Henri reprit, cette fois dépourvue de toute raillerie, teintée d’une menace pure et sans filtre.
— La plaque… Cécile a toujours eu le sens du détail. C’est regrettable. Vraiment regrettable.
— Qu’est-ce que tu vas faire, Henri ? interrogea Cécile d’un ton provocateur. Tu vas nous tuer nous aussi ?
— Oh non, Cécile. Pas vous tous. Mais les secrets de famille finissent toujours par peser trop lourd. Mathieu, mon fils… tu as deux heures pour me rejoindre au vieux hangar du port de pêche abandonné. Viens seul avec la plaque métallique. Si tu préviens les autorités, ou si ta femme essaie de jouer les héroïnes, les documents concernant les malversations financières que j’ai signés en ton nom ces cinq dernières années seront transmis anonymement à la justice. Tu finiras tes jours en prison pour détournement de fonds et blanchiment d’argent. C’est toi qui porteras le chapeau pour tout.
— Non ! s’écria Amélie. Mathieu, ne l’écoute pas !
— Deux heures, Mathieu. Pas une minute de plus, coupa Henri avant de raccrocher brutalement.
La ligne devint muette. Seul le bruit lancinant du vent marin meublait le vide.
Mathieu s’effondra à genoux sur la roche mouillée, sa tête prise entre ses mains. Il sanglotait de manière convulsive.
— Mon nom était sur les documents offshore… balbutia-t-il, dévasté. Mon père m’a fait signer des procurations l’année dernière sous prétexte de restructurer l’entreprise familiale. C’était un piège. Il m’a tout mis sur le dos depuis le début…
Amélie s’agenouilla à ses côtés et prit son visage entre ses mains.
— Regarde-moi, Mathieu ! Nous ne allons pas le laisser nous détruire. Il ment, il cherche à nous manipuler par la peur !
— Non, Amélie, intervint Cécile d’une voix soudainement grave et sombre. Henri ne ment pas sur ce point. Il a effectivement monté une structure de prêts fictifs et de blanchiment d’argent où Mathieu apparaît comme l’unique ayant droit ultime. Si Henri disparaît définitivement dans la nature avec sa nouvelle identité, Mathieu ira en prison à sa place pour le reste de ses jours.
Amélie se redressa, fixant la mère de son mari avec une défiance renouvelée.
— Et vous ? Quelle est votre place dans toute cette mascarade, Cécile ? Depuis le début, vous saviez qu’il n’était pas mort. Vous saviez pour le corps de Meyer. Vous m’avez amenée ici pour vous débarrasser des cendres tout en me révélant la vérité. Quel est votre véritable jeu ?
Cécile soupira. Pour la première fois, son masque d’impassibilité se fissa légèrement, laissant entrevoir une haine cuisante, couvée pendant des décennies.
— Mon jeu ? répéta-t-elle doucement en observant l’horizon sombre. Mon jeu dure depuis trente ans, Amélie. Trente ans que je subis la tyrannie, les tromperies et la violence psychologique d’Henri. Il pensait que j’étais une épouse docile, fascinée par son argent et son pouvoir. Il pensait que je ne verrais rien de ses petites affaires. Mais j’ai documenté chaque transaction, chaque chantage, chaque menace. Il y a trois jours, quand il m’a annoncé qu’il allait simuler sa mort et m’abandonner ici avec les dettes et les poursuites criminelles rejetées sur Mathieu, j’ai compris que la seule façon de nous sauver était de le pousser à commettre l’erreur de trop.
— Et cette erreur, c’est ce rendez-vous au port ? demanda Amélie, comprenant intuitivement le plan macabre de sa belle-mère.
— Henri est un maniaque du contrôle, expliqua Cécile. Il ne peut pas s’en aller en laissant derrière lui un indice aussi compromettant que cette plaque d’identification de la morgue. Il va venir au port de pêche pour récupérer cette plaque et s’assurer que Mathieu est définitivement sous sa coupe. Il pense qu’il a le dessus. C’est sa plus grande faiblesse.
— Nous devons appeler la police, insista Amélie. La brigade criminelle peut encercler le hangar !
— Si les gyrophares apparaissent, Henri s’échappera par les canaux ou utilisera ses complicités portuaires pour disparaître à jamais, répliqua Cécile fermement. Et les preuves accumulées contre Mathieu seront automatiquement envoyées aux procureurs par ses avocats à l’étranger. La justice ne cherchera pas un fantôme, elle condamnera le fils valide qui est sous la main. Si nous voulons neutraliser Henri sans détruire la vie de Mathieu, nous devons gérer cela nous-mêmes.
Mathieu se releva péniblement, essuyant les larmes de son visage. La résignation et la terreur se battaient dans ses yeux.
— Maman a raison, murmura-t-il, la voix éteinte. Je dois y aller. Je dois lui donner cette plaque.
— Je ne te laisserai pas y aller seul ! déclara Amélie sans hésiter une seconde. Si nous y allons, nous y allons ensemble.
Cécile hocha lentement la tête.
— C’est une sage décision. Mais nous ne serons pas à armes égales s’il pense que nous venons en victimes résignées. Écoutez-moi très attentivement…
La nuit était tombée sur le port de pêche de la Pointe-Noire. Une pluie fine et pénétrante nettoyait le bitume usé du quai désert. Les carcasses des anciens chalutiers rouillés se balançaient au gré de la marée dans un grincement sinistre de métal contre métal.
Au bout du quai se dressait le hangar numéro 4. Une immense structure de tôle ondulée, abandonnée depuis des années, dont les vitres brisées laissaient passer le sifflement du vent.
Une berline noire aux vitres teintées était garée dans l’ombre du bâtiment, moteur tournant au ralenti.
Mathieu s’avança à pied sur le quai trempé, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. À ses côtés, Amélie marchait d’un pas ferme, bien que son cœur battît à rompre son torse. Cécile, quant à elle, s’était éclipsée selon le plan convenu, contournant le hangar par les accès arrière usés par la rouille.
Ils poussèrent la porte coulissante du hangar qui s’ouvrit dans un grincement strident.
L’intérieur était obscur, éclairé seulement par un unique projecteur de chantier posé sur une caisse en bois au centre du vaste espace vide. Une odeur de fioul lourd, de sel et de poisson pourri prenait à la gorge.