Mathieu tenait son téléphone d’une main tremblante. La lueur de l’écran éclairait ses traits décomposés, son visage lavé de toute couleur.
— Maman… murmura-t-il, la voix brisée par une panique incontrôlable. Qu’est-ce que… qu’est-ce que tout cela veut dire ? Où est mon père ?

Madame Cécile Fournier ne cilla même pas. Ses yeux d’un bleu d’acier, glacés et calculateurs, restaient fixés sur son fils. Son attitude détachée contrastait effrayamment avec le chaos qui s’emparait de la falaise.

— Ton père n’a jamais été un homme ordinaire, Mathieu, dit-elle d’une voix feutrée, presque mélodieuse, qui dépassait à peine le souffle du vent. Tu as toujours voulu voir en lui le patriarche aimant, le brillant homme d’affaires respecté. Mais Henri est un prédateur. Et les prédateurs de son espèce ne meurent pas gentiment dans un lit d’hôpital.

Amélie sentit un frisson lui traverser la colonne vertébrale. Son regard passa de la plaque métallique dorée, gisant sur le rocher humide à leurs pieds, au visage de son mari. Mathieu semblait au bord du gouffre, asphyxié par la panique.

— Et ce corps ? cria Amélie en désignant l’urne désormais vide, sa voix tremblant de colère et de terreur. Ces cendres que tu m’as poussée à jeter dans le vide… À qui appartenaient-elles ? Qu’est-ce que je viens d’accomplir ?

Cécile se tourna lentement vers Amélie. Un pli cynique au coin de ses lèvres trahissait une lugubre satisfaction.

— Ce que tu viens de jeter, ma chère Amélie, c’est la seule preuve matérielle d’un meurtre abject. Ce corps était celui du docteur Christian Meyer, le légiste qui a signé le certificat de décès d’Henri trois jours plus tôt.

Le cœur d’Amélie ratait un battement. Un gouffre d’horreur s’ouvrait sous ses pieds.

— Meyer… répéta Mathieu, incrédule. Le médecin de la famille ?

— Le même, acquiesça Cécile. Henri l’a grassement payé pour simuler son arrêt cardiaque et délivrer un faux certificat. Mais Meyer était un homme cupide. Une fois le faux décès enregistré, il a voulu faire chanter Henri. Il réclamait la moitié du patrimoine financier des Fournier pour garder le silence. Henri l’a assassiné dans la nuit de mardi, a fait incinérer son corps sous une fausse identité au crématorium privé d’une ville voisine, et a substitué le registre pour que le numéro d’urne matche avec une victime anonyme de la morgue.

Cécile s’approcha du bord du précipice, les bras croisés sur son manteau en cashmere noir.

— Si la police avait analysé les cendres avant leur dispersion, des isotopes spécifiques et des fragments de implants dentaires en titane auraient révélé l’identité de Meyer. Henri devait faire disparaître ces restes. Mais il ne pouvait pas s’en charger lui-même sans attirer l’attention des enquêteurs qui surveillaient déjà discrètement ses comptes. Il lui fallait des complices involontaires. Des personnes crédibles, dévastées par le chagrin, jetant les cendres du « père » à la mer devant témoins. Il vous a utilisés. Il nous a tous utilisés.

— Et toi… tu le savais ? s’écria Amélie, furieuse, s’avançant vers la vieille femme. Tu savais que c’était Meyer dans cette urne et tu m’as laissé faire ? Tu m’as transformée en complice d’une profanation et de la destruction de preuves d’un homicide !

— Il le fallait, Amélie, répondit Cécile avec une froideur terrifiante. Henri nous surveillait. S’il avait senti la moindre hésitation, la moindre défection de notre part, il nous aurait éliminés un par un. Pour piéger un monstre, il faut parfois le laisser croire que son plan se déroule sans accroc.

Soudain, le téléphone portable de Mathieu entra en vibration. Le nom affiché sur l’écran fit monter un hoquet de terreur dans la gorge de l’homme : HENRI.

La falaise retomba dans un silence morbide. Mathieu regardait l’appareil vibrer dans sa paume comme s’il s’agissait d’un serpent venimeux.

— Réponds, ordonna Cécile à voix basse. Mets le haut-parleur. Mais ne dis rien qui puisse trahir notre position exacte.

Les doigts tremblants de Mathieu glissèrent sur l’écran tactile. Il porta l’appareil à hauteur de poitrine. Le souffle rauque et haletant d’un homme résonna dans le haut-parleur, mêlé au bruit régulier de pales d’essuie-glaces frotant contre un pare-brise.

— Mathieu… fit la voix grave, caverneuse, indubitablement celle d’Henri Fournier.

Le jeune homme tenta de parler, mais seul un gémissement étouffé sortit de sa gorge.

— Je vois que ta mère a fini par abattre ses cartes, continua la voix au téléphone avec une ironie glaciale. Toujours aussi théâtrale, cette chère Cécile. J’espère que le paysage était à la hauteur pour cet adieu symbolique.

— Papa… où es-tu ? parvint à articuler Mathieu, des larmes de détresse coulant sur ses joues. Qu’est-ce que tu as fait ?

Un rire sec et sans joie jaillit du haut-parleur.

— Ce que j’ai fait ? J’ai assuré ma survie, mon fils. Les affaires familiales prenaient une tournure fâcheuse. Le fisc, le parquet financier, tous ces corbeaux commençaient à tourner autour des comptes offshore du groupe Fournier. Il me fallait une sortie propre. Une mort subite, une crémation rapide, et cinquante millions d’euros transférés vers des juridictions intouchables. C’était un plan parfait. Et le pauvre docteur Meyer a gracieusement accepté de me servir de doublure… à son corps défendant.

Amélie ne put se retenir. Elle se pencha vers le téléphone :
— Vous êtes un monstre, Henri ! La police finira par vous retrouver !

— Ah, la douce Amélie, ricana le fugitif à l’autre bout de la ligne. Toujours guidée par sa haute valeur morale. Laisse-moi t’expliquer une chose, ma chère belle-fille : pour la loi, Henri Fournier est mort et réduit en poussière au fond de la Manche. Le dossier est clos. Si vous allez voir la police maintenant pour raconter cette histoire abracadabrante de fausses cendres et de message anonyme, sans l’urne, sans les restes de Meyer, vous passerez pour des fous… ou pour des complices cherchant à couvrir une fraude à l’assurance. Vous n’avez aucune preuve.

— Nous avons la plaque métallique ! cria Amélie en désignant la petite étiquette tombée sur le rocher.