Clara passa le reste de la journée à s’occuper de Noah. L’enfant, débarrassé de l’effet abrutissant de ses tisanes habituelles, retrouvait peu à peu une vivacité surprenante. Ils passèrent l’après-midi à dessiner sur de grandes feuilles de papier posées sur le sol. Clara remarquait que chaque fois que Noah prenait un feutre sombre, il dessinait toujours la même forme géométrique : un grand carré traversé d’une ligne verticale, avec une série de petits points noirs tout en bas.

Vers dix-sept heures, alors que la nuit d’automne commençait déjà à envelopper les jardins du manoir dans un brouillard épais, Margaret fit une apparition soudaine dans la chambre de l’enfant. En voyant le bol de porcelaine vide et la tasse nettoyée, un rictus de contrariété plissa ses lèvres minces.

— Monsieur Vale m’a informée que vous aviez refusé la visite du docteur Fletcher, dit l’intendante d’un ton glacial. C’est une grave imprudence.

— L’enfant va parfaitement bien aujourd’hui, madame. Vous pouvez le constater vous-même.

Noah, apercevant Margaret, s’était immédiatement réfugié derrière le dos de Clara, serrant convulsivement son vêtement. Margaret remarqua ce mouvement de recul et son regard tomba sur la broche de perles accrochée à son tailleur. Elle porta la main à son col d’un geste machinal, presque nerveux, pour réajuster le bijou.

— Il a l’air lucide, c’est vrai, dit Margaret avec une douceur feinte qui sonnait faux. Mais les crises de terreur surviennent souvent après des phases de calme apparent. Ce soir, la sécurité extérieure sera renforcée en raison de la météo. Tous les accès intérieurs seront verrouillés par code à partir de vingt-trois heures. Je vous conseille de ne pas traîner dans les corridors.

Clara comprit immédiatement le message sous-jacent : Margaret sentait que le contrôle lui échappait et resserrait la surveillance autour d’elle. Il ne restait que quelques heures avant que l’accès à l’aile nord ne devienne physiquement impossible.

À vingt-deux heures trente, le manoir semblait plongé dans un sommeil profond. Le grondement lointain du tonnerre résonnait au-dessus du lac Michigan, et de violentes rafales de vent faisaient gémir les vieilles charpentes de l’édifice.

Vêtue d’un jean sombre et d’un pull noir, Clara sortit de sa chambre mansardée en tenant ses chaussures de toile à la main. Elle descendit l’escalier de service qui menait au premier étage, évitant soigneusement les marches en bois dont elle avait repéré les grincements la veille. Arrivée dans la galerie centrale, elle se faufila derrière les lourdes tentures en velours cramoisi pour échapper au champ de vision de la caméra installée à l’angle du grand escalier.

Elle atteignit enfin la double porte de l’aile nord.

La serrure était une ancienne mécanique à gorges, protégée par une gâche en fer forgé. Clara sortit la clé argentée cachée sous son pull. La clé entra sans aucune résistance dans le barillet. Elle tourna le mécanisme avec une lenteur infinie. Le pêne glissa dans un déclic métallique étouffé.

Clara poussa l’un des battants, juste assez pour glisser son corps mince à l’intérieur, puis referma la porte derrière elle sans verrouiller.

L’atmosphère de l’aile nord était radicalement différente de celle du reste du manoir. Une odeur tenace de poussière, de cire ancienne et de renfermé imprégnait l’air immobile. Tous les meubles étaient recouverts de grands draps blancs, leur donnant l’allure de spectres silencieux figés dans le temps. Clara alluma la torche de son téléphone en réduisant la luminosité au minimum pour ne pas risquer de projeter de reflets à travers les fenêtres donnant sur la cour intérieure.

Elle consulta le plan sur le papier calque.

Elle devait traverser une galerie de portraits, franchir une ancienne bibliothèque, pour atteindre ce qui semblait être le salon de musique d’Evelyn Vale.

Ses pas ne faisaient aucun bruit sur l’épais tapis élimé qui recouvrait le parquet. Sur les murs, les toiles de maîtres de la famille Vale semblaient la dévisager d’un œil sévère. Arrivée au fond du couloir, elle poussa une porte entrebâillée et entra dans une pièce circulaire dotée d’une magnifique baie vitrée offrant une vue panoramique sur les jardins sombres et agités par la tempête.

Au centre de la pièce trônait un splendide piano à queue laqué de noir, abandonné sous une mince couche de poussière.

Clara s’approcha de l’instrument. Elle se baissa et braqua la lumière sous la table d’harmonie, le long des pieds sculptés. À première vue, rien ne semblait anormal. Mais en passant ses doigts sous le rebord en acajou qui soutenait le clavier, elle sentit une fine rainure dans le bois.

Elle appuya fermement. Un panneau coulissant dissimulé dans l’épaisseur du meuble se débloqua avec un claquement sec.

À l’intérieur de la cachette se trouvait un carnet relié de cuir bleu nuit, ainsi qu’une petite clé USB industrielle en titane.

Clara s’assit sur le plancher, le dos appuyé contre le pied du piano, et ouvrit le carnet. L’écriture était nerveuse, rapide, trahissant une angoisse croissante au fil des pages. Les premières entrées dataient de trois ans plus tôt :

« 14 novembre — Dominic passe de plus en plus de temps à New York et Washington. Il pense que les affaires le protègent, mais il ne voit pas ce qui se passe sous son propre toit. Margaret s’occupe de tout avec une efficacité qui m’effraie. Elle a remplacé deux de mes cuisiniers personnels par des hommes à elle. »

« 3 mars — Je me sens faible depuis des semaines. Mes mains tremblent après chaque repas. J’ai fait analyser discrètement un échantillon de la tisane qu’elle me prépare chaque soir par un laboratoire privé de Boston. Le résultat est tombé hier : des traces régulières de thallium et de bromure. Un empoisonnement à bas bruit, suffisant pour simuler une détérioration neurologique progressive sans provoquer une mort brutale immédiate. »

Clara eut le souffle coupé. Margaret empoisonnait la femme de Dominic pour la faire passer pour folle.

Elle tourna fébrilement les pages jusqu’aux dernières lignes écrites à la hâte :