— Bonjour, Noah, dit-elle doucement en s’asseyant sur le bord du tapis, un mètre sous le niveau du lit pour ne pas paraître menaçante.

L’enfant ne bougea pas la tête, mais ses pupilles glissèrent vers elle. Ses petites mains serraient le drap jusqu’à en blanchir ses phalanges.

Clara sortit alors de sa poche la petite lime métallique et la posa sur le sol, bien en évidence. Puis, très lentement, elle imita de la main le geste d’un cheval qui galope.

Noah cilla. Un tressaillement traversa son visage pâle. Il tourna brusquement son corps vers elle, se redressant sur les coudes. Ses yeux descendaient vers la poche de Clara, puis vers le sol, comme s’il cherchait la sculpture.

— Je l’ai trouvée, murmura Clara d’une voix à peine audible. J’ai trouvé ce qui était caché dedans.

L’enfant ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Il se laissa glisser hors du lit avec une agilité surprenante, ses petits pieds nus touchant le tapis sans bruit. Il s’approcha de Clara, s’arrêta à quelques centimètres d’elle, et posa de nouveau son petit doigt sur la cicatrice de brûlure à son poignet. C’était sa manière de vérifier qu’elle était réelle, qu’elle était la même personne que la veille.

Puis, Noah pointa le plateau. Il désigna la tasse de tisane fumante et secoua violemment la tête d’un air paniqué. Il porta ses mains à sa gorge, fermant les yeux en tirant la langue dans une grimace d’étouffement et de sommeil forcé.

Clara sentit un frisson glacial lui parcourir la nuque. Elle prit la tasse, s’approcha de la salle de bains attenante et vida le liquide brunâtre directement dans le siphon de la baignoire avant de rincer abondamment à l’eau claire. Elle remplit ensuite la tasse d’eau tiède du robinet, y trempa une cuillère de miel trouvée sur le plateau pour lui donner une légère couleur dorée, et revint vers le petit garçon.

Noah la regarda faire avec une lucidité saisissante pour son âge. Il but deux gorgées de l’eau tiède sans rechigner, puis tira légèrement sur la manche de Clara.

Il murmura un seul mot, d’une voix éraillée par des mois de mutisme :

— Maman.

— Elle est dans l’aile nord ? demanda Clara, le cœur battant à tout rompre.

Noah secoua la tête, le regard assombri. Puis il pointa de nouveau sa propre poitrine, avant de répéter avec insistance :

— La musique. Maman joue la musique.

Avant que Clara ne puisse poser une autre question, la porte de la chambre s’ouvrit à la volée.

Dominic Vale entra, vêtu d’un costume trois-pièces anthracite parfaitement taillé. Il tenait un téléphone à l’oreille, qu’il coupa immédiatement en découvrant son fils debout sur le tapis, à quelques centimètres de la jeune femme.

Le milliardaire se figea sur le seuil. Ses traits fatigués, creusés par le manque de sommeil et les responsabilités écrasantes de son empire, s’adoucirent imperceptiblement.

— Il est debout, constata-t-il, la voix plus rauque que d’ordinaire.

Clara se leva posément, lissant son tablier.

— Il a bu un peu, monsieur Vale. Il avait soif.

Dominic fit deux pas en avant. Contrairement à la veille, Noah ne recula pas sous la table, bien qu’il se soit instinctivement rapproché de la jambe de Clara, saisissant un pli de son tablier. Dominic remarqua le geste. Une ombre de jalousie mêlée à un immense soulagement passa dans ses yeux sombres.

— Pourquoi vous ? demanda l’homme d’affaires en fixant Clara d’un regard perçant qui semblait fouiller son âme. J’ai engagé des pédopsychiatres de renommée internationale, des infirmières chevronnées avec vingt ans de carrière en pédiatrie lourde. Aucune n’a pu l’approcher sans qu’il ne se mette à hurler ou à lancer tout ce qui lui tombait sous la main. Vous n’avez aucune formation médicale. Vous venez d’un quartier misérable du sud de la ville et vous travaillez dans des brasseries depuis cinq ans.

— Noah n’a pas besoin d’un médecin pour savoir si on le considère comme un dossier ou comme un être humain, répliqua Clara avec franchise. Et surtout, je ne lui mens pas.

Dominic eut un rictus amer.

— Vous pensez que je lui mens ?

— Je pense que vous ne lui parlez pas de sa mère. Et je pense qu’il sait que tout le monde dans cette maison fait semblant qu’elle n’a jamais existé.

Le silence retomba lourdement dans la pièce. L’atmosphère devint instantanément électrique. Dominic fit un pas supplémentaire vers Clara, réduisant la distance à moins d’un mètre. Sa stature imposante et son aura de pouvoir auraient fait reculer n’importe lequel de ses associés d’affaires. Clara soutint son regard sans ciller, bien que ses paumes fussent humides.

— Vous franchissez une limite dangereuse, mademoiselle Reed, dit-il à voix basse, presque menaçante.

— C’est possible. Mais si vous voulez un robot obéissant qui donne des somnifères à votre fils pour que personne n’entende ses pleurs, rappelez Margaret et renvoyez-moi. Sinon, laissez-moi faire mon travail.

Dominic la dévisagea longuement, ses mâchoires serrées. Au lieu d’exploser de colère, une étincelle de respect s’alluma dans ses prunelles sombres.

— Mon bureau est au premier étage, dit-il enfin en se détournant vers la sortie. Si le docteur Fletcher se présente aujourd’hui, dites-lui que j’ai annulé sa consultation. Et mademoiselle Reed…

Il s’arrêta sur le pas de la porte, le profil découpé par la lumière du couloir.

— Si vous découvrez pourquoi mon fils refuse de me regarder dans les yeux, ce ne sera pas le triple de votre salaire que je vous verserai. Je paierai l’intégralité des soins de votre frère, jusqu’au dernier centime.

Clara sentit son souffle se bloquer.

— Vous… vous êtes au courant pour Tyler ?

— Je sais tout sur les personnes qui franchissent le seuil de ma maison, répondit Dominic d’une voix neutre avant de refermer la porte derrière lui.