« Où allons-nous ? demanda Claire, les doigts blanchis par la pression sur le volant. On ne peut pas aller à l’hôpital. On ne peut aller nulle part. Julian possède les cliniques, il finance les préfets, il a des contacts au ministère de la Santé…

— Nous allons là où tout a commencé, répondit Ryan, le regard dur comme l’acier. Au manoir du lac Léman. Chez mon père.

— Tu es fou ! s’écria Claire en tournant la tête vers lui, horrifiée. C’est se jeter directement dans la gueule du loup ! Il a une sécurité paramilitaire là-bas !

— Mon père est un monstre, Claire, mais c’est un monstre lâche, trancha Ryan. Il n’agit que dans l’ombre des laboratoires et des sociétés écrans. Il pense que je suis un héritier brisé, un fils docile qui pleure encore sa sœur. Il ne s’attend pas à ce que je vienne frapper à sa porte d’entrée avec la preuve vivante de ses crimes dans les bras. Et surtout… il y a une chose que tu ignores. »

Ryan sortit de sa poche intérieure un trousseau de clés plates en laiton, surmonté d’un petit jeton cryptographique qu’il portait toujours sur lui, vestige de l’époque où il travaillait comme juriste pour le conseil d’administration du groupe familial.

« Sarah m’a envoyé un pli scellé trois jours avant sa prétendue mort, reprit Ryan d’une voix basse, empreinte d’une gravité solennelle. Elle m’avait demandé de ne l’ouvrir que si elle venait à disparaître sans explication. À l’époque, j’avais cru à une crise de paranoïa, un délire causé par le surmenage. Mais après ses funérailles, j’ai trouvé dans ce pli l’accès au serveur miroir sécurisé où elle téléchargeait tous les enregistrements vidéo de l’unité 4, les comptes rendus d’opérations et la cartographie génétique complète de Maya. J’ai gardé ces fichiers cryptés sur un disque dur externe au fond d’un coffre dans son bureau du manoir, attendant de comprendre. Aujourd’hui, j’ai compris. »

Claire regarda son mari. Pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, elle ne voyait plus l’homme doux et mélancolique qu’elle avait appris à aimer, mais l’héritier des Vaneck, habité par une détermination féroce et implacable.

Ils roulèrent pendant près de trois heures, évitant soigneusement les autoroutes et les péages électroniques, empruntant les routes départementales désertes bordées de forêts épaisses. Le ciel d’octobre s’était assombri, déversant une pluie fine et glaciale qui brouillait le pare-brise fissuré de la camionnette.

À midi passé, les grilles imposantes du domaine de Julian Vaneck apparurent au bout d’une allée bordée de cèdres centenaires. Deux caméras thermiques montées sur des piliers de granit blanc tournèrent lentement vers le véhicule rouillé qui ralentissait devant l’interphone en bronze.

Ryan baissa sa vitre, ignorant la pluie qui fouettait son visage.

« Ouvrez, dit-il simplement dans la grille microphonique. C’est Ryan. Dites à mon père que je lui ramène son investissement. »

Il y eut un grésillement prolongé, un déclic électronique lourd, et les deux battants monumentaux en fer forgé s’ouvrirent lentement vers l’intérieur.

Claire posa une main tremblante sur le bras de son époux.

« Ryan…

— Reste dans la camionnette avec les enfants. Garde le moteur allumé. Si dans vingt minutes je ne suis pas revenu sur le perron, prends la route de la frontière suisse, va directement au consulat général ou à la presse internationale à Genève. N’hésite pas une seule seconde.

— Papa… »

C’était Maya. Elle s’était redressée entre les deux sièges avant. Ses petites mains fraîches vinrent se poser sur la joue rugueuse de Ryan. Elle le regarda droit dans les yeux, avec cette intensité bouleversante qui appartenait autrefois à Sarah.

« Ne le laisse pas m’enfermer encore, murmura-t-elle sans pleurer. Il fait trop froid dans les tiroirs métalliques. »

Une onde de rage pure traversa l’âme de Ryan, chassant tout vestige de peur. Il embrassa tendrement le front de l’enfant, puis celui d’Ethan.

« Personne ne t’enfermera plus jamais, lui promit-il. C’est terminé. »

Il descendit de voiture et gravit les marches de pierre blanche du manoir. Les lourdes portes de chêne sculpté s’ouvrirent avant même qu’il n’ait eu besoin de sonner. Un majordome aux tempes grises, le visage impassible, s’effaça pour le laisser entrer dans le hall grandiose au sol de marbre noir.

Au fond du hall, assis dans un fauteuil roulant capitonné de cuir bordeaux devant une immense cheminée où crépitait un feu de hêtre, se tenait Julian Vaneck.

L’homme avait vieilli de dix ans en quelques mois. Son visage aristocratique était émacié, sa peau cireuse tendue sur des pommettes saillantes, et sa main droite reposait sur un support ergonomique, agitée d’un tremblement involontaire qu’il tentait vainement de masquer.

« Ryan, dit le vieil homme d’une voix éraillée mais conservant cette intonation d’autorité absolue qui avait terrorisé l’enfance de son fils. Tu as toujours eu le sens du drame. Te présenter ici dans un tas de ferraille avec cette traîtresse d’infirmière. »

Ryan s’avança jusqu’au milieu du salon, s’arrêtant à trois pas du fauteuil de son père. Deux gardes armés, vêtus de complets noirs identiques à ceux du matin, apparurent silencieusement dans l’encadrement des portes latérales, les mains croisées sur le ventre.

« Renvoie tes chiens, Julian, dit Ryan sans hausser le ton. Ce que nous avons à régler concerne uniquement notre sang. »

Le vieillard eut un rictus méprisant et fit un geste imperceptible du menton. Les deux hommes reculèrent d’un pas sans quitter la pièce, restant hors de portée d’assaut direct.

« Tu crois tout savoir, n’est-ce pas ? reprit Julian en fixant les braises du foyer. Tu as trouvé la gamine dans les murs de ta maison et tu me regardes comme si j’étais un monstre de foire. Tu ne comprends rien aux lois de la biologie, Ryan. Notre famille est frappée par une malédiction neuronale. La dégénérescence frappe à quarante ans. Elle commence par des spasmes, puis elle vole la mémoire, la raison, la dignité, pour ne laisser qu’un pantin bavant qui agonise pendant une décennie. Ta mère est morte dans ces conditions atroces ! Sarah refusait de voir la réalité en face. Elle croyait que les comités d’éthique allaient sauver l’humanité ! Mais la science avance par des sacrifices nécessaires !