— Écoute-moi avant de me juger ! cria Claire en se relevant brusquement, un éclair de désespoir pur dans le regard. Tu te souviens du laboratoire de recherche génétique appliquée que ton père finançait en secret à Lausanne ? Le programme Chémère ? Tu croyais que Sarah était morte dans cet accident de voiture. Tout le monde le croyait. Mais Sarah n’était pas morte sur le coup. Elle avait découvert ce que ton père préparait. Julian souffre de la chorée de Huntington précoce, Ryan. La même dégénérescence qui a tué ta mère, la même qui sommeille dans ton propre sang et dans celui de Sarah. Il était obsédé par l’idée d’éradiquer l’anomalie de sa lignée, mais il avait besoin de matériel génétique parfaitement compatible pour tester ses thérapies de transfert cellulaire par clonage thérapeutique et chimérisme embryonnaire. »
Claire s’approcha, les mains tendues comme pour implorer son pardon.
« Quand tu as fait conserver tes cellules souches et tes gamètes il y a huit ans avant ta chimiothérapie pour ton lymphome, tu as signé des protocoles de recherche pour la fondation de ton père. Sarah était généticienne en chef là-bas. Quand elle a compris que Julian utilisait vos patrimoines génétiques pour créer des lignées d’embryons modifiés in vitro, contournant toutes les lois bioéthiques mondiales pour fabriquer des substituts cellulaires vivants, elle a tenté de détruire les cuves et de fuir avec les données. L’accident de voiture n’était pas un accident. Les hommes de Julian ont saboté ses freins. »
Ryan sentit ses jambes fléchir. Il posa doucement la petite fille sur la table de la cuisine. L’enfant tremblait de froid malgré la chaleur ambiante. Il prit un torchon propre pour essuyer la sueur qui perlait sur son front brûlant.
« Sarah a survécu à l’impact, continua Claire, les larmes brouillant sa vue. Julian l’a maintenue dans un coma artificiel profond dans l’aile privée de la clinique Saint-Sauveur pendant plus d’un an. Pas par amour paternel. Parce qu’elle portait déjà à terme le premier embryon viable résultant de la reprogrammation cellulaire. Cette petite fille. Elle s’appelle Maya. Quand Sarah a finalement succombé à ses traumatismes après l’accouchement clandestin, Julian a gardé Maya sous séquestre dans le complexe. Elle n’était pas un être humain pour lui. Elle était une réserve de tissus compatibles à cent pour cent, un vaccin vivant pour ses futures greffes de moelle et de tissu neural. »
Ryan s’approcha de Claire, ses yeux plantés dans les siens avec une intensité terrifiante.
« Et toi, Claire ? Toi, l’infirmière en chef que j’ai rencontrée par hasard dans un café de Genève six mois après les obsèques de Sarah ? Toi qui as accepté de m’épouser et de m’aider à élever Ethan ? Qui es-tu ?
— J’étais l’une des soignantes assignées à l’unité 4, avoua Claire dans un souffle brisé. C’est moi qui veillais sur Sarah avant sa mort. Et la veille de son décès, quand elle a repris conscience quelques minutes, elle m’a fait jurer sur la vie de mon propre fils… sur Ethan… de sauver sa fille. Sarah savait que si la fillette restait là-bas, elle ne dépasserait jamais l’âge de sept ans. Les prélèvements d’organes devaient commencer dès ses premières poussées de croissance. »
Claire tomba à genoux devant lui, saisissant le bas de son pantalon.
« J’ai simulé une mort subite du nourrisson par choc septique. J’ai falsifié le registre des incinérations avec la complicité d’un technicien qui avait une dette envers moi. J’ai fui avec elle. Mais je savais que Julian avait un réseau immense d’enquêteurs privés et de mercenaires. Le seul endroit où il ne penserait jamais à chercher cet enfant… c’était sous le toit de son propre fils, l’homme qu’il croyait ignorant de tout et sous étroite surveillance passive. Je me suis rapprochée de toi, Ryan. Au début, c’était une mission, une protection. Mais ensuite… je suis tombée amoureuse de toi. J’ai aimé la famille que nous formions. »
« Tu as construit notre vie sur un mensonge monstrueux ! rugit Ryan en frappant du poing sur la table. Tu as enfermé une enfant dans le noir, derrière une cloison, pendant combien de temps ?
— Seulement depuis trois semaines ! jura Claire, le visage déformé par l’angoisse. Elle vivait cachée dans une maison isolée dans le Jura chez ma sœur. Mais ma sœur a été cambriolée et assassinée il y a un mois. Les hommes de Julian ont retrouvé sa trace. J’ai dû récupérer Maya en urgence au milieu de la nuit. Notre maison était surveillée depuis la rue, des berlines noires passaient tous les soirs ! Le seul endroit inaccessible depuis l’extérieur, c’était ce vieux conduit de tirage condamné sous la cuisine. Je ne pouvais pas te le dire, Ryan ! Si tu avais su, tu aurais affronté ton père de face, et il t’aurait brisé. Il t’aurait envoyé en prison ou fait disparaître comme Sarah ! »
Un craquement sec retentit soudain à l’extérieur.
Le bruit d’un pneu écrasant les graviers de l’allée.
Ryan s’avança vivement vers la fenêtre de la cuisine, écartant discrètement un pan du rideau de lin. Une longue berline allemande aux vitres teintées venait de s’immobiliser devant le portail en fer forgé. Deux hommes en costume sombre et manteaux de laine épaisse descendirent du véhicule sans précipitation. Le premier tenait à la main un récepteur portatif dont une diode verte pulsait à intervalles réguliers.
« Le transpondeur, murmura Claire, prise d’une panique soudaine. Mon Dieu… la puce sous-cutanée de Maya. Elle était censée être inactive, le laboratoire m’avait assuré que la batterie était morte…
— Ils sont là, dit Ryan, l’esprit brutalement envahi par un calme glacial, ce sang-froid absolu qui s’empare des hommes dos au mur. Ethan, prends ton manteau et tes chaussures. Tout de suite. »
L’enfant de sept ans, sentant l’urgence vitale de la situation, obéit sans un mot, enfilant ses baskets à scratchs. Ryan prit Maya dans ses bras, l’enveloppa dans un grand plaid en laine polaire et se tourna vers sa femme.