Au sol, Marcus grogna, tentant de se relever en puisant un poignard de combat dans sa botte avec sa main valide. Daniel ne tourna même pas la tête : d’un coup de talon précis et lourd porté directement sur la tempe du mercenaire, il éteignit définitivement la conscience de Marcus, qui s’écroula face contre terre dans un sommeil comateux.

Le silence retomba brutalement dans la pièce, troublé seulement par la respiration sifflante de Clara et le crépitement lointain du feu dans la cheminée.

« Tu… tu es un monstre… » balbutia-t-elle, reculant jusqu’à ce que son dos heurte le manteau de marbre de l’âtre. « Tu crois que ça va s’arrêter là ? Les hommes dehors vont entrer ! Ils ont des ordres ! Si Marcus ne répond pas au talkie-walkie dans trente secondes, ils feront un carnage ! »

« Les deux hommes dans les berlines noires ne viendront pas, Clara, » répondit calmement Daniel en ramassant l’arme de Marcus sur le sol, vérifiant le chargeur d’un geste machinal avant d’enclencher la sûreté. « Le portail secondaire vient d’être verrouillé par Thomas. Et la brigade d’intervention spéciale vient de bloquer la route forestière. Écoute. »

Au loin, étouffé par le double vitrage mais distinct pour quiconque prêtait l’oreille, le hurlement strident de multiples sirènes déchira la nuit noire. Des faisceaux de gyrophares bleus commencèrent à danser à travers les frondaisons des grands chênes du domaine, peignant le salon d’éclats azurés et spectraux.

Le visage de Clara perdit instantanément toute couleur. Sa superbe s’effondra comme un château de cartes soufflé par la tempête. « Non… ce n’est pas possible… comment as-tu pu… »

« Tu as dit tout à l’heure que j’avais créé un monde où chacun devait disparaître pour que je me sente comme un héros, » dit Daniel d’une voix désormais parfaitement posée, d’une froideur chirurgicale. « Tu t’es trompée sur toute la ligne. J’ai construit cette maison pour protéger ceux que j’aimais des prédateurs de ton espèce. J’ai été aveugle, oui. J’ai cru que ta présence pouvait combler le vide laissé par Hélène dans le cœur de ma fille. J’ai cru que la bienséance bourgeoise pouvait masquer la vacuité de ton âme. Mais ce soir, en touchant au seul souvenir qu’il restait à Lily, tu as signé ta propre perte. »

« Daniel, s’il te plaît… » supplia-t-elle soudain, tombant à genoux sur le marbre souillé d’éclats de verre et de suie. « Ils m’ont forcée… Apex Capital me tenait… j’avais des dettes de jeu à Monaco avant notre mariage, ils ont menacé de tout révéler… Je n’avais pas le choix ! Je ne voulais pas faire de mal à la petite, je te le jure ! »

Daniel la contempla du haut de sa stature, sans haine apparente, mais avec un dégoût si profond qu’il semblait la rayer de l’humanité même.

« Tu as dit à Marcus d’achever Lily dans son sommeil, Clara. Tu l’as dit de cette voix calme que tu réservais à nos réceptions de charité. Tu as jeté le souvenir de sa mère dans les flammes pour la terroriser. Tu ne mérites même pas le mépris d’un tribunal, mais c’est là que tu passeras les vingt prochaines années de ton existence. Toi, Delacroix, et tous ceux qui ont cru pouvoir bâtir leur fortune sur les cendres de ma famille. »

La porte d’entrée principale vola en éclats sous l’assaut des béliers tactiques. Des ordres hachés résonnèrent dans le vestibule : « Police ! Personne ne bouge ! Armes au sol ! »

Une demi-douzaine d’hommes lourdement armés, vêtus d’équipements tactiques noirs et portant les insignes des unités d’élite, envahirent le salon, les lampes montées sur leurs fusils d’assaut balayant la pièce. Thomas Vance marchait juste derrière le capitaine de police, son badge civil de consultant technique autour du cou.

« Sécurisez l’individu au sol ! » ordonna le capitaine en voyant Marcus inconscient. « Menottez la femme ! »

Clara ne résista pas. Elle laissa les policiers lui passer les fers aux poignets, les yeux perdus dans le vide, sa robe de couturier froissée contre le sol froid qu’elle avait espéré posséder quelques instants plus tôt. Deux agents la relevèrent sans ménagement et l’entraînèrent vers la sortie, tandis que les secours d’urgence prenaient en charge Marcus pour l’évacuer sous haute surveillance hospitalière.

Thomas s’approcha de Daniel, posant une main ferme et fraternelle sur son épaule. « Tout est sous contrôle dehors. Les deux complices dans les véhicules ont été appréhendés sans coup de feu. Delacroix est déjà cueilli chez lui par la brigade financière. Les enregistrements de ce soir sont impeccables, Daniel. Le dossier est blindé comme une porte de cuirassé. »

Daniel hocha la tête, mais son esprit n’était déjà plus dans ce salon dévasté par la violence et la cupidité. Il remit l’arme au capitaine de police, échangea quelques mots brefs pour confirmer sa déposition ultérieure, puis se détourna de l’agitation des uniformes et des radios crépitantes.

Il monta l’escalier d’un pas mesuré.

À chaque marche qu’il gravissait, le fracas du monde extérieur semblait s’atténuer, laissant place au seul impératif qui donnait encore un sens à sa vie. Arrivé sur le palier, il déverrouilla doucement la porte de la chambre de Lily.

La pièce était plongée dans une pénombre bleutée, troublée seulement par la lueur tamisée de la petite veilleuse en forme de lune. Assise sur le tapis épais, blottie entre le mur et la commode en bois massif, Lily était toujours là. Elle portait son gros manteau de laine rouge et ses petits souliers ornés d’étoiles, serrant son lapin en peluche contre sa poitrine de toutes ses forces. Ses yeux immenses, brillants de larmes séchées mais incroyablement courageux, se levèrent vers lui dès que la porte s’entrouvrit.

Daniel s’agenouilla sur le tapis, ouvrit grand ses bras, et sentit tout le poids du monde s’alléger lorsque sa fille s’y précipita sans un cri, enfouissant son visage contre son cou.

« Papa… tu es revenu. »