« Ma liberté. Cinquante millions d’euros sur un compte numéroté, et la certitude de ne plus jamais avoir à écouter tes sermons sur l’honneur, la mémoire de ta défunte femme et les vertus du travail acharné. Tu vis dans le passé, Daniel. Ton monde s’écroule, et tu n’as même pas vu le sol se dérober sous tes pieds. »
Daniel s’approcha lentement de la table basse, posa les yeux sur les formulaires de cession. « C’est une extorsion pure et simple. Aucun tribunal au monde ne validera une signature obtenue sous la contrainte au milieu de la nuit. »
Marcus fit un pas en avant, sortant une arme de poing de sous sa veste d’un geste fluide et parfaitement maîtrisé. Il ne la pointa pas directement sur le visage de Daniel, mais la tint à hauteur de taille, le canon dirigé vers son abdomen.
« Aucun tribunal n’aura à en juger, Stallone, » dit Marcus d’une voix dépourvue de toute chaleur humaine. « Parce que demain matin, les journaux ne parleront pas d’extorsion. Ils titreront sur le drame terrible qui a frappé Daniel Stallone. Un homme d’affaires ruiné, accablé par le chagrin et des dettes cachées, qui a abattu sa propre fille avant de mettre fin à ses jours dans son bureau. Clara, miraculeusement rescapée et traumatisée, héritera de l’empire sous l’égide des accords de fiducie déjà préparés par ton propre cabinet d’avocats. »
L’air de la pièce sembla se raréfier d’un coup. Le plan n’était pas financier ; il était sanguinaire, chirurgical, conçu pour effacer Daniel et Lily de l’existence sans laisser le moindre doute aux yeux de l’opinion publique.
« Tu as retourné mon cabinet d’avocats ? » demanda Daniel, maintenant son regard fixé sur Clara, ignorant ostensiblement le canon de l’arme braqué sur lui.
« Me Delacroix est un homme très pragmatique lorsque son train de vie est menacé, » lâcha Clara avec un haussement d’épaules cynique. « Il a validé les procurations il y a trois jours. Il ne manque que tes initiales en bas de ces quatre pages. Signe-les maintenant, et je promets que Marcus sera rapide. Pour toi, et pour Lily. Pas de souffrance. Une simple balle dans le sommeil pour elle. »
À cet instant précis, une rage titanesque, forgée dans l’amour absolu qu’il portait à son enfant, embrasa les veines de Daniel Stallone. Mais un homme qui a survécu aux zones de guerre sait qu’une rage mal contenue n’engendre que la défaite. Il devait transformer cette furie en une précision glaciale.
Dans son oreillette, la voix de Thomas résonna, imperceptible pour ses bourreaux : « J’ai tout enregistré, Daniel. Les aveux sont parfaits. Les noms des complices, Me Delacroix, Apex Capital… Tout est sur le serveur de la brigade criminelle en ce moment même. L’équipe d’intervention est à deux minutes du portail. »
Daniel laissa échapper un long soupir, courbant légèrement les épaules comme s’il cédait enfin sous le poids de la résignation. « Vous avez tout prévu. Vous avez calculé chaque détail. »
« Nous ne laissons rien au hasard, Daniel, » répondit Marcus avec un rictus de supériorité. « Alors prends ce stylo et termine ce que tu as commencé. »
Daniel tendit la main droite vers le stylo posé sur les documents. Ses doigts tremblèrent légèrement — une comédie admirablement jouée. « Vous ne toucherez pas à Lily. Laissez-la hors de ça. Laissez-la partir avec mon frère en province. Je signerai tout ce que vous voulez, je quitterai le pays, je disparaîtrai. »
« Tu négocies encore ? » railla Clara en se levant. « Tu n’es plus en position d’exiger quoi que ce soit, Daniel. Marcus, fais-lui comprendre. »
Marcus avança d’un demi-pas supplémentaire pour réduire la distance et poser la bouche de son arme contre la tempe de Daniel afin de briser sa dernière résistance.
C’était l’erreur que Daniel attendait.
À la seconde exacte où le bras de Marcus s’étendit, Daniel pivota sur son pied gauche avec une vivacité foudroyante. Sa main gauche jaillit comme un serpent d’acier pour saisir le canon de l’arme par le dessus, déviant la ligne de tir vers le sol tout en bloquant la culasse pour empêcher le réarmement automatique. Simultanément, la paume droite de Daniel frappa le menton de Marcus d’un coup ascendant d’une violence inouïe.
Un craquement sinistre retentit dans la pièce. La tête de Marcus bascula violemment en arrière, ses dents claquant dans un bruit sec. Le coup de feu partit dans le marbre, pulvérisant la dalle polie dans une explosion d’éclats de pierre blanche et d’étincelles.
Marcus chancela, aveuglé par la douleur, mais son gabarit imposant l’empêcha de s’effondrer immédiatement. Il tenta de décocher un coup de genou dévastateur, mais Daniel, rompu aux techniques de neutralisation rapprochée, glissa sur le flanc, tordit le poignet de son assaillant vers l’extérieur dans une clé articulaire impitoyable et brisa l’avant-bras de Marcus sur son propre genou. L’arme s’échappa des doigts inertes du mercenaire.
Un hurlement rauque déchira le salon.
Clara poussa un cri d’horreur en voyant le colosse s’effondrer au sol, tenant son bras cassé contre son torse, le visage baigné de sueur et de sang. Elle se précipita vers son sac à main posé sur la console, tentant visiblement d’y attraper un petit calibre d’urgence.
Daniel ne lui laissa pas le temps de faire deux pas. D’un revers précis, il balaya la console. Le vase en cristal de Baccarat alla s’écraser contre le mur dans un fracas assourdissant, et le sac de Clara vola à travers la pièce, se vidant de son contenu sur le sol.
« Reste où tu es, Clara ! » rugit Daniel, sa voix prenant une tonalité de commandement si puissante que les murs du manoir semblèrent en vibrer.
Clara s’arrêta net, pétrifiée, le souffle court, ses yeux écarquillés fixant pour la première fois l’homme qu’elle croyait avoir domestiqué par ses manigances. Ce n’était plus le riche veuf mélancolique plongé dans ses bilans comptables. C’était un soldat réveillé, un protecteur dont l’instinct de meurtre était entièrement dirigé vers ceux qui avaient osé menacer la chair de sa chair.