« Tu ne la toucheras plus jamais… » cracha-t-il dans son visage, les yeux injectés de sang.
« Espèce d’arriéré sentimental ! » siffla-t-elle, ses ongles gantés lacérant la joue de Roberto pour tenter de lui crever les yeux. « Vous n’êtes tous que du bétail biologique ! Je suis le futur de cette lignée ! »
À quelques mètres de là, Sofia tomba à genoux, les mains plaquées contre son crâne, hurlant de douleur tandis que les deux volontés neurochimiques s’entrechoquaient dans son cerveau en fusion. Le conflit décrit par Clara était en train de se produire : le cortex de l’enfant refusait l’écrasement, provoquant un orage électrique destructeur.
Soudain, une détonation sourde retentit depuis les buissons obscurs.
Helena se figea instantanément au-dessus de Roberto.
Une tache pourpre, vive et hideuse, commença à s’étaler lentement au centre de sa poitrine, perforant le tissu sombre de son imperméable de luxe. Son souffle se transforma en un gargouillement humide.
Dans les fourrés, Clara se tenait debout, tremblante, livide, une main comprimant son épaule déchirée et l’autre brandissant le revolver de secours qu’elle avait réussi à arracher à la boîte à gants du 4×4 avant que celui-ci n’explose. Le canon de l’arme fumait encore dans l’air froid.
« C’est terminé, Helena », murmura Clara d’une voix sourde, les larmes coulant sur son visage couvert de boue. « Le monde n’a pas besoin de deux monstres issus de notre mère. »
Helena baissa les yeux vers la tache de sang qui grandissait sur son torse. Ses lèvres esquissèrent un dernier rictus d’incrédulité, refusant jusqu’à son dernier souffle d’admettre que la mécanique de son plan parfait venait d’être brisée par une variable humaine imprévisible. Ses yeux d’argent perdirent leur éclat liquide, se ternissant pour ne redevenir que de simples globes sans vie. Elle s’effondra lourdement sur le flanc, son corps sans âme heurtant les graviers dans un bruit mat.
Roberto ne perdit pas une seule fraction de seconde à contempler le cadavre de la femme qu’il avait jadis aimée.
« Sofia ! »
Il rampa jusqu’à l’enfant qui se tordait de convulsions sur la terre battue. Du sang commençait à couler de ses narines, signe annonciateur de la rupture des capillaires sous la pression intracrânienne.
« Clara ! » hurla Roberto sans quitter sa fille des yeux. « Que faut-il faire ? Parle, bon sang ! »
Clara s’approcha en clopinant, le visage déformé par la souffrance physique. Elle s’agenouilla auprès de la fillette, posant deux doigts tremblants sur la carotide battant à un rythme affolant.
« La villa… » murmura Clara entre deux respirations hachées. « Le laboratoire du sous-sol n’a pas été totalement atteint par le premier incendie. Au fond du coffre blindé… il reste les stabilisateurs de base, l’adénosine pure. Si on ne lui injecte pas une dose pour forcer une réinitialisation neuro-métabolique dans les dix minutes, son cerveau va griller sous la surtension ! »
Roberto n’hésita pas un instant. Malgré ses côtes brisées qui lui transperçaient le flanc à chaque mouvement, il glissa ses bras sous le petit corps tremblant de Sofia et la souleva contre sa poitrine.
« Guide-moi », dit-il simplement à Clara.
Ils s’élancèrent vers le manoir dévoré par les flammes. La bâtisse crépitait sous l’assaut d’un feu vorace, des panaches de fumée noire s’échappant des fenêtres brisées du premier étage. La toiture menaçait de s’effondrer à tout instant dans un fracas d’ardoises et de poutres incandescentes.
Clara entraîna Roberto vers une entrée dérobée sur le flanc ouest, menant directement aux caves de service. L’air y était saturé de gaz et de chaleur étouffante. À chaque pas, Roberto avait l’impression d’avaler des braises, mais il resserrait son étreinte sur Sofia, dont les gémissements devenaient de plus en plus faibles, son corps perdant peu à peu sa tonicité musculaire.
Ils descendirent un escalier de béton brut jusqu’à une porte renforcée, déjà entrebâillée par le souffle des précédentes explosions. À l’intérieur du laboratoire clandestin, plusieurs consoles étaient pulvérisées, mais dans un compartiment réfrigéré de secours alimenté par une batterie auxiliaire, une rangée de petites ampoules ambrées baignait dans une lueur spectrale.
Clara s’empara d’une fiole d’adénosine, brisa le col de verre avec une férocité désespérée et remplit une seringue d’urgence.
« Tiens-la fermement », ordonna-t-elle à Roberto. « L’injection intraveineuse va provoquer un choc vagal brutal. Son cœur peut s’arrêter quelques secondes avant de repartir. »
Roberto posa Sofia sur une table métallique encore intacte. Il maintint les épaules de sa fille, plongeant son regard dans ces yeux d’enfant qui luttaient héroïquement contre l’obscurité argentée qui tentait de tout dévorer.
« Je suis là, Sofia », chuchota-t-il contre son front trempé de sueur. « Papa est là. Reviens-moi. »
Clara enfonça l’aiguille dans la veine du bras grêle et poussa le piston avec une détermination absolue.
Pendant trois secondes interminables, le corps de la fillette se cambra dans un spasme violent. Puis, un silence effroyable tomba sur la pièce souterraine. Sofia cessa tout mouvement. Son pouls sous les doigts de Roberto s’évanouit complètement.
Une seconde.
Deux secondes.
Trois secondes.
L’éternité s’étira dans la cave enfumée, le vacarme du monde extérieur semblant s’éteindre derrière le rideau de la mort.
Puis, une grande inspiration saccadée, déchirante, déchira le silence.
La poitrine de Sofia se souleva brutalement. Ses paupières battirent rapidement avant de s’ouvrir toutes grandes.
La teinte argentée avait disparu, chassée par la chimie réparatrice. Dans ses prunelles, il n’y avait plus que la pureté chaleureuse du brun noisette, trempé d’incompréhension et d’une détresse immensément humaine.
« Papa… » pleura l’enfant en tendant ses petits bras faibles vers lui. « J’ai eu si froid… J’ai fait un cauchemar horrible… Maman était là, et elle ne voulait pas que je me réveille… »
Roberto s’effondra sur la table métallique, enfouissant son visage contre la nuque de sa fille, ses sanglots incontrôlables se mêlant à ceux de l’enfant. Il la serrait contre lui avec une force désespérée, comme pour faire rempart de son propre corps brisé contre toutes les ombres du monde.