« Non ! » rugit Roberto en se jetant en avant avec l’énergie du désespoir.

Il n’eut pas le temps d’atteindre le pan de l’imperméable d’Helena. La silhouette de Sofia esquissa un geste foudroyant : la fillette ramassa un éclat de verre brisé au sol et, avec une vitesse et une force totalement disproportionnées pour son âge, frappa au visage de Roberto. La lame improvisée lui entailla profondément l’avant-bras qu’il avait levé par pur réflexe défensif.

Roberto tomba en arrière, serrant son bras zébré de rouge, terrifié non pas par la blessure, mais par l’absence absolue d’hésitation dans le geste de son enfant. Sofia le regardait couler son propre sang sans cligner des yeux. Ses petites mains d’enfant étaient stables, prêtes à frapper de nouveau.

« Le processus d’intégration neuronale s’achève lorsque le système nerveux central accepte l’écrasement des mémoires d’origine », reprit Helena en posant une main gantée sur l’épaule de la petite fille. « Et pour que cet écrasement soit définitif, le sujet doit rompre le dernier ancrage émotionnel qui la relie à son ancienne identité. C’est la raison pour laquelle tu devais être là, Roberto. Sofia doit être celle qui t’exécute. »

Clara laissa échapper un hurlement strident depuis sa cachette de fortune.

« Helena, tu es folle ! Tu as perdu l’esprit dans ce laboratoire ! » cria la jumelle en tentant de se relever péniblement, appuyée contre un muret de soutènement en pierre. « Le composant synthétique n’est pas stable sans l’inhibiteur d’adénosine ! Si la charge émotionnelle du sujet dépasse le seuil critique, le cortex ne supporte pas le conflit de données ! Sofia va faire un œdème cérébral dans les vingt minutes ! »

Helena jeta un regard froid vers sa sœur jumelle.

« Toujours à réciter les avertissements de nos vieux tuteurs », répliqua-t-elle sans ciller. « Clara, ma chère moitié inutile… Tu n’as jamais eu le courage de pousser l’expérience jusqu’à son terme. Tu préférais pleurnicher dans les jupes de notre mère. » Helena sortit de sa poche un pistolet compact, un calibre automatique argenté d’une pureté chirurgicale. Elle pointa l’arme non pas vers Roberto, mais vers Clara. « Ton existence n’a plus aucune utilité pratique. »

Le coup partit sans sommation. Un claquement sec et sourd dans la nuit brumeuse.

Clara s’effondra d’un bloc, frappée à l’épaule gauche. Elle roula au bas du muret en poussant un cri d’agonie étouffé, disparaissant dans les fourrés denses bordant le domaine en flammes.

Helena ne vérifia même pas si le tir était mortel. Son attention se reporta immédiatement sur Roberto, qui s’était péniblement remis sur un genou, le bras ensanglanté plaqué contre sa poitrine. Helena tendit la crosse de l’arme vers l’enfant aux pupilles argentées.

« Finis-en, Sofia », ordonna-t-elle avec une autorité absolue. « Brise le lien. »

Les petits doigts de Sofia se refermèrent sur la poignée de l’arme avec une assurance troublante. Elle pointa le canon directement entre les deux yeux de son père. Le métal froid semblait trop lourd pour ses bras graciles, mais ses muscles ne vacillaient pas.

Roberto cessa de regarder le pistolet. Il ignora Helena. Il ignora l’incendie qui continuait de consumer le domaine familial derrière eux, crachant des étincelles vers un ciel d’encre. Il concentra tout son être, toute son âme meurtrie, sur ces deux pupilles opalescentes qui le fixaient sans ciller.

« Sofia », murmura-t-il, refusant de laisser trembler sa voix. « Tu te souviens du phare de Saint-Malo ? »

La petite fille ne bougea pas, mais Roberto crut déceler une infime contraction au niveau de sa tempe droite, là où une veine bleuâtre pulsait à un rythme affolant.

« Il pleuvait si fort que le pare-brise menaçait de céder », continua Roberto en avançant lentement le buste, sans lever les mains, sans aucune hostilité. « Tu avais perdu ton ours en peluche près de la digue. Tu as pleuré pendant des heures jusqu’à ce que je descende sur les rochers glissants en pleine marée montante pour le récupérer. Tu m’avais serré dans tes bras en disant que j’étais ton ancre. Que tant que je te tiendrais la main, l’océan ne pourrait jamais t’engloutir. »

« Tais-toi, Roberto », coupa Helena, un voile d’agacement fendant pour la première fois sa placidité de marbre. « Elle n’entend plus tes niaiseries. Tire, Sofia. C’est un ordre synaptique. Exécute ! »

Le doigt de la fillette s’enfonça de quelques millimètres sur la détente. Le mécanisme interne cliqueta d’un coup sec.

« Tu as peur de l’eau profonde, mon cœur », souffla Roberto, les larmes coulant enfin librement sur ses joues noircies par la suie, creusant des sillons clairs dans la crasse. « Mais tu n’as pas peur de moi. Je suis ton papa. Et personne, entends-tu, personne ne pourra jamais voler ce que nous avons bâti dans cette maison. Pas même elle. »

Une larme solitaire, pure et limpide, perla au coin de l’œil gauche de la fillette.

La pupille argentée se contracta violemment, laissant réapparaître, l’espace d’un battement de cœur, un éclat de brun familier. Un sanglot rauque, purement enfantin cette fois, s’extirpa de sa gorge serrée.

« Papa… ? » murmura une toute petite voix, brisée, terrifiée, venue du plus profond de sa conscience étouffée.

« Sofia, non ! Réprime cette aberration ! » cria Helena en tendant violemment la main pour reprendre l’arme des mains de l’enfant.

Cette microseconde d’hésitation et de faille psychologique fut tout ce dont Roberto avait besoin.

Il ne chercha pas à désarmer sa fille. D’un bond désespéré propulsé par l’adrénaline pure, il plongea vers les jambes d’Helena. La violence de l’impact projeta la femme au sol sur les graviers acérés. Le pistolet échappa aux mains de Sofia et roula dans les herbes hautes.

Helena réagit avec une férocité de reptile acculé. Elle décocha un coup de genou d’une brutalité inouïe dans les côtes blessées de Roberto, lui coupant net la respiration. Un bruit d’os qui craque résonna dans sa poitrine. Roberto étouffa un cri, mais ses mains calleuses se refermèrent sur le col de l’imperméable d’Helena.