Pourtant, la douleur physique ne représentait rien face à la terreur glaciale qui lui broyait les entrailles.
À moins d’un mètre de lui, sur cette pelouse noircie par les retombées de suie, l’enfant qui portait les traits de sa fille demeurait assise, le dos parfaitement droit. Pas un tremblement. Pas un pleur. Sofia, qui d’ordinaire s’agrippait à son cou à la moindre détonation de tonnerre, contemplait le spectacle des flammes avec une tranquillité spectrale. Et ses yeux… ces prunelles noisette qui avaient illuminé sept années de sa vie d’homme s’étaient effacées sous un voile liquide, opalescent, pareil au mercure liquide.
Le sourire qui étirait ses petites lèvres pâles n’appartenait pas à une enfant de sept ans. C’était le rictus précis, millimétré, sans une once de chaleur, qu’Helena arborait chaque fois qu’elle venait d’écraser un rival en conseil d’administration ou d’anticiper une trahison intime.
« Sofia… ? »
Le prénom s’extirpa de la gorge de Roberto sous la forme d’un râle ensanglanté. Il rampa sur les coudes, les mains s’enfonçant dans la terre grasse et tiède, refusant d’accepter ce que ses sens hurlaient à sa raison.
La silhouette assise pencha imperceptiblement la tête sur le côté. Le mouvement était trop fluide, dépourvu des micro-hésitations propres aux muscles d’une gamine convalescente.
« Tu as choisi trop vite, mon amour », murmura une voix qui sortait bien de cette bouche enfantine, mais dont les modulations et la résonance portaient l’écho terrifiant d’Helena. Ce n’était ni un haut-parleur dissimulé, ni une illusion acoustique. C’était la cadence vocale d’Helena façonnée par les cordes vocales de Sofia, modulée par une neurochimie altérée. « Tu n’as même pas cherché à négocier pour Clara. Tu as simplement couru vers ce que tu croyais être le salut. Comme toujours, Roberto. Prévisible. Faillible. Guidé par un instinct primaire que tu oses encore appeler de l’amour paternel. »
À quelques toises de là, Clara — la sœur jumelle que Roberto venait d’abandonner à une mort supposée sur le sol miné — rampa en arrière comme une bête traquée, poussant de faibles gémissements d’épouvante. Elle fixait la petite fille avec une horreur infiniment plus profonde que celle qu’elle vouait aux flammes du domaine.
« Ce n’est pas Sofia… » balbutia Clara, les dents claquant violemment les unes contre les autres. Ses doigts écorchés arrachaient des mottes d’herbe dans son recul paniqué. « Roberto, imbécile que tu es ! Ce n’était pas un antidote… Le réactif dans la villa a déclenché l’inhibition nerveuse, et la seringue du 4×4… c’était le vecteur de synchronisation. La technologie dont ma mère parlait… le projet Mnémo-Gène… Helena l’a finalisé avant le crash de son jet ! »
Le bruit sec d’une semelle de cuir écrasant du gravier déchira l’obscurité derrière la grille métallique.
Roberto se retourna avec lenteur, le corps raidie par l’anticipation du pire.
De la pénombre de la route déserte émergea une silhouette enveloppée dans un imperméable sombre, les revers relevés contre l’air humide de la nuit. Elle marchait sans hâte, tenant d’une main gantée une télécommande fine dotée d’un voyant vert fixe. Les reflets vacillants du brasier révélèrent d’abord des pommettes saillantes taillées au scalpel, puis une chevelure corbeau nouée avec une rigueur géométrique, et enfin ce regard d’ambre impitoyable que Roberto croyait enseveli sous des décombres d’aluminium au fond d’une faille des Carpates.
Helena.
Vivante. Sans une cicatrice apparente, sans un souffle de panique.
« Bonsoir, Roberto », dit-elle posément en poussant le portillon de fer forgé qui gémit sur ses gonds calcinés. « Tu as l’air fatigué. »
Roberto resta figé, les doigts crispés dans l’herbe, le souffle bloqué au sommet de sa poitrine. Pendant huit longs mois, il avait pleuré cette femme. Il avait veillé auprès de son cercueil scellé, consolé leur fille la nuit quand les cauchemars d’avion en flammes la réveillaient en sueur, géré la dislocation de leur empire familial sous les assauts de sa belle-mère tyrannique. Et tout cela n’avait été qu’une partition jouée d’avance.
« Huit mois… » articula Roberto dans un souffle étranglé, sa voix se brisant sous le poids d’une rage sourde qui commençait à supplanter sa douleur physique. « Tu nous as fait vivre cet enfer pendant huit mois… Tu as laissé ta propre mère nous traquer comme des proies… »
Helena franchit la distance qui les séparait d’un pas mesuré, ignorant superbement les hurlements étouffés de sa sœur jumelle. Elle s’arrêta à deux mètres de Roberto et posa ses yeux argentés — une teinte étrangement similaire à celle qui voilait désormais le regard de la fillette — sur l’homme qu’elle avait épousé.
« Ma mère n’était qu’un parasite vaniteux », répondit-elle d’une voix monocorde, presque clinique. « Elle s’imaginait posséder le consortium sous prétexte qu’elle avait financé les premiers laboratoires. Elle ignorait que l’argent n’achète pas le génie neurochimique. Elle voulait m’éliminer pour mettre la main sur les souches synthétiques et placer Clara à ma place, comme une marionnette docile à son service. Alors, j’ai orchestré ma propre disparition. J’ai laissé ma mère s’enfermer dans sa propre paranoïa, jusqu’à ce qu’elle incendie son propre sanctuaire pour tenter de détruire les preuves de son incompétence. »
Elle tourna son regard vers Sofia. L’enfant se leva d’un mouvement machinal et vint se placer aux côtés d’Helena, sans un regard pour Roberto.
« Mais Sofia… » Roberto tenta de se redresser, titubant sur ses genoux écorchés. La bile et le sang lui emplissaient la bouche. « Qu’est-ce que tu lui as injecté ? C’est ta fille, Helena ! Ta chair ! »
« Sofia est ma plus belle réussite », déclara Helena, et pour la première fois, une lueur de satisfaction orgueilleuse traversa ses traits froids. « Le corps humain vieillit, se dégrade, succombe aux balles ou aux bombes. Mais l’empreinte synaptique, la structure exacte de la mémoire, de la volonté, du commandement… elle peut être encodée sur des brins d’ARN synthétique. Ce que tu as injecté dans son cœur n’est pas un poison, Roberto. C’est la duplication de ma propre conscience. Dans moins d’une heure, les voies neuronales de Sofia seront totalement réécrites sur mon propre schéma. Ses souvenirs d’enfance, ses faiblesses, ses peurs primitives… tout cela sera effacé au profit d’une conscience supérieure. Mon héritage continuera à travers elle, inaltérable. »