Le lendemain, treize heures trente.
Les coulisses du Grand Théâtre Municipal bourdonnaient d’une effervescence feutrée. Des jeunes gens en queue-de-pie impeccable et des jeunes femmes en robes de soirée ajustaient leurs cols, répétant frénétiquement des traits techniques, le visage blême d’angoisse. Les murmures de la salle comble filtraient à travers les lourds rideaux de velours pourpre. Dans la loge d’honneur, au centre du premier balcon, je savais qu’il était là : Christian de Valombre. Vêtu de son habituel smoking sombre, une rose blanche à la boutonnière, observant ses pions s’agiter sur l’échiquier musical de la haute société.
Soudain, une ombre se découpa dans le couloir menant aux coulisses.
C’était Brianna.
Elle portait un tailleur noir strict, le visage tiré, cerné de cernes violacés trahissant une nuit aussi blanche que la mienne. Dans ses mains gantées, elle tenait un petit carnet relié de cuir usé.
Je me figeai, serrant l’étui de mon nouveau violon contre moi comme un bouclier.
— Que fais-tu ici ? demandai-je froidement. Tu es venue achever le travail ? Apporter le marteau sur scène ?
Brianna baissa les yeux, incapable de soutenir mon regard. Quand elle releva la tête, la haine avait totalement déserté ses traits. Il ne restait qu’un vide immense, une détresse d’enfant abandonnée au bord d’un précipice.
— J’ai tout lu, murmura-t-elle, la voix brisée par l’émotion. J’ai passé la nuit à éplucher chaque lettre, chaque journal de Louise. Ce n’était pas seulement de l’argent qu’elle recevait, Clara. Elle le faisait chanter. De Valombre voulait effacer notre mère de la surface de la terre après ce qu’il lui avait fait. Mais Louise… Louise a détruit maman à petit feu pour garder cette rente. Elle a refusé qu’elle parte refaire sa vie à l’étranger avec mon père légitime. C’est pour cela qu’ils se sont enfuis cette nuit-là. C’est à cause d’elle s’ils sont morts sur cette route verglacée.
Une larme solitaire coula sur la joue de ma sœur, creusant un sillon dans la poudre de son maquillage.
— Elle nous a volé nos mères à toutes les deux, continua Brianna, les lèvres tremblantes. Quand j’ai cassé ton violon hier… je croyais détruire son emprise. Mais en te voyant à genoux au milieu des éclats, j’ai compris que je n’avais fait que prolonger sa malédiction. Je suis devenue elle, Clara. Une femme aigrie, toxique, capable de détruire la seule personne qui me restait au monde par simple jalousie.
Elle me tendit le carnet.
— C’est le journal intime de maman. Louise l’avait caché sous une latte du plancher. Il y a tout dedans. Les preuves du viol, les menaces de De Valombre, et l’amour infini qu’elle avait pour toi, même avant ta naissance. Elle écrivait que ton cœur battait déjà comme une mélodie qu’aucun monstre ne pourrait étouffer.
Je pris le carnet d’une main tremblante. La couverture était tiède, imprégnée de l’énergie fébrile de Brianna. En croisant son regard baigné de larmes, je ne vis plus ma « cruelle sœur », le tyran domestique qui m’avait humiliée pendant des années. Je vis le bouclier brisé qui avait absorbé tous les coups pendant que j’étais choyée dans l’illusion.
— Brianna… soufflai-je.
— Ne dis rien, m’interrompit-elle en secouant la tête. Ne joue pas pour grand-mère. Ne joue pas pour ce porc assis là-haut dans sa loge dorée. Joue pour maman. Et si tu le peux… joue une mesure pour moi.
Le régisseur de scène surgit au bout du couloir, sa tablette à la main, l’air stressé.
— Mademoiselle Clara Martinet ? C’est à vous. L’orchestre est en place. Maître De Valombre attend.
Je glissai le carnet de ma mère dans la poche intérieure de ma veste de concert. Je posai ma main sur l’épaule de Brianna et serrai doucement.
— Reste dans les coulisses, lui dis-je. Écoute bien.
Je franchis le seuil qui menait à la scène. La lumière aveuglante des projecteurs m’inonda instantanément, effaçant le monde extérieur pour ne laisser place qu’à cet espace sacré de bois laqué et de dorures. Les applaudissements d’usage crépitèrent dans la salle, polis, distants, aristocratiques. Devant moi, les quatre-vingts musiciens de l’orchestre me regardaient avec cette bienveillance un peu lasse des professionnels habitués à voir défiler des enfants prodiges interchangeables.
Le chef d’orchestre me salua d’un signe de tête complice, puis leva sa baguette.
Mais au lieu de me positionner pour les premières mesures du concerto officiel, je m’avançai d’un pas supplémentaire vers le bord de la scène, brisant immédiatement le protocole rigide du concours. Un frémissement parcourut les premiers rangs. Au premier balcon, Christian de Valombre se pencha légèrement par-dessus la rambarde de velours rouge, ses sourcils broussailleux se fronçant sous l’effet de la surprise.
J’extirpai le violon sombre de son étui sous les yeux ébahis du public. Le bois couleur de sang séché capta la lumière crue des projecteurs, révélant ses balafres, ses cicatrices, sa beauté sauvage et indomptée. Aucun luthier officiel n’avait validé cet instrument pour la finale. C’était une hérésie totale.
Le chef d’orchestre baissa sa baguette, interdit. Le silence dans la salle devint pesant, presque angoissant.
Je calai l’instrument sous mon menton. Je ne regardai ni le public, ni les juges. Je levai les yeux tout droit vers la loge d’honneur, plantant mon regard dans les yeux délavés de Christian de Valombre.
Et je ne jouai pas Tchaïkovski.
Mon archet s’abattit sur les cordes avec une sauvagerie calculée, arrachant un accord dissonant, terrifiant, qui résonna dans l’acoustique parfaite du théâtre comme un coup de tonnerre. C’était une plainte funèbre, ancienne, une mélodie improvisée née des entrailles de la nuit passée, nourrie du sang de mes doigts et des larmes de ma mère consignées dans son carnet.
Les notes s’élevaient, non pas polies et sucrées pour plaire à une élite bourgeoise, mais âpres, déchirantes, d’une virtuosité fiévreuse qui dépassait l’entendement technique. Le violon d’Elias Varga crachait son histoire d’exil et de cendres. Dans chaque montée chromatique, on entendait le bruit des machines de la blanchisserie broyant l’âme de Louise ; dans chaque pianissimo suspendu à un fil de crin, on percevait la terreur d’une jeune femme piégée dans une berline luxueuse sur une route nocturne ; dans chaque double corde arrachée avec fureur, c’était le cri de Brianna voyant sa jeunesse sacrifiée sur l’autel de mon prétendu génie.