Brianna ricana sans se retourner.
— Et avec quoi vas-tu jouer demain, génie ? Avec des cure-dents et de la colle à bois ? Le concours commence dans dix-huit heures. Aucun luthier de la ville ne te prêtera un instrument de concert à cette heure-ci, et les organisateurs interdisent de changer d’instrument sans répétition préalable avec l’orchestre. C’est fini, Clara. Admets-le. Nous avons perdu toutes les deux.
— Non, répliquai-je en marchant vers elle. Louise a perdu. Elle voulait utiliser la musique pour cracher son venin. Toi, tu as utilisé la violence pour hurler ta douleur. Vous avez toutes les deux laissé ces hommes et ce passé détruire ce qu’il y avait de vivant en vous. Mais moi, je suis vivante. Et la musique ne leur appartient pas.
Brianna me fixa, troublée par le calme glacial qui venait de s’emparer de moi. Elle s’attendait à des larmes, à des supplications, à une capitulation totale. Elle ne voyait qu’un regard noir, déterminé, presque halluciné.
Sans ajouter un mot, j’attrapai mon téléphone, composai un numéro que je connaissais par cœur et enfilai de nouveau mon manteau trempé.
— Où vas-tu ? demanda Brianna, un soupçon d’inquiétude perçant enfin sous sa carapace de cynisme.
— Chez Maître Elias.
Elias Varga était un vieil artisan hongrois reclus dans les faubourgs industriels de la ville, un luthier de génie banni des cercles mondains pour son intransigeance et son mépris des aristocrates mécènes. Louise l’avait toujours détesté, le qualifiant d’ivrogne anarchiste. Pourtant, quand j’avais quatorze ans, c’était lui qui avait secrètement réparé l’archet de mon premier violon d’étude sans me demander un centime, simplement parce qu’il m’avait entendue jouer dans la cour de son atelier.
Quarante minutes plus tard, sous une pluie battante qui fouettait les vitres de mon taxi, je poussais la porte grinçante de l’échoppe d’Elias. L’odeur familière de colle chaude, d’huile de lin et de copeaux de résineux m’assaillit comme un refuge.
Le vieil homme, les cheveux ébouriffés et les lunettes épaisses glissant sur son nez aquilin, regarda le sac de velours que je déposai sur son établi. Lorsqu’il ouvrit le tissu et découvrit le désastre, il laissa échapper un juron guttural en magyar.
— Quel boucher a fait ça ? grogna-t-il en soulevant avec une infinie délicatesse le manche fracturé.
— Peu importe, Maître. Est-ce réparable pour demain midi ?
Elias me regarda par-dessus ses verres, les yeux écarquillés par l’absurdité de ma question.
— Tu te moques de moi, petite ? La table est fendue en trois, l’âme a sauté, le vernis est massacré. Il faudrait trois mois d’atelier, et encore, le son ne sera plus jamais le même. Il est mort, Clara. Ton concours est demain. Déclare forfait.
— Je ne peux pas, dis-je en m’approchant, mes yeux plongeant dans les siens. Si je ne joue pas demain, je meurs avec ce bois. Vous comprenez ? Ils ont fait de ma vie un mensonge, Elias. Chaque note que j’ai apprise m’a été enseignée pour servir une vengeance que je n’ai pas choisie. Si je ne monte pas sur cette scène demain pour jouer avec ma propre voix, je ne serai jamais rien d’autre que le fantôme de leur haine.
Le vieillard resta silencieux, scrutant mon visage pâle où séchaient les traces de pluie et de larmes. Puis, il soupira longuement, une bouffée de tabac froid s’échappant de ses lèvres gercées. Il se détourna, contourna son établi et se dirigea vers le fond obscur de son atelier, là où reposait un immense coffre en chêne renforcé de ferrures.
Il en sortit un étui en cuir usé, craquelé par les âges, qu’il posa avec solennité au centre de la pièce.
— Celui-ci n’a pas été joué depuis quarante ans, dit-il à voix basse en déverrouillant les loquets de laiton terni. Ce n’est pas un violon d’exposition. Il n’a pas de papiers prestigieux. C’est un instrument d’artisan, taillé dans l’érable des Carpates au milieu du dix-huitième siècle. Son bois a survécu à deux guerres et à l’incendie de mon premier atelier. Il est dur, capricieux, intraitable. Si tu as peur, il te rejettera. Si tu tentes de tricher, il sonnera comme une casserole de fer-blanc. Mais si tu as le ventre assez solide pour lui imposer ta vérité… il fera trembler les murs du paradis et de l’enfer.
Il ouvrit le couvercle.
Le violon reposait sur un lit de soie vert émeraude fanée. Son vernis n’avait pas l’éclat doré et rassurant de mon ancien Mirecourt ; il était d’un rouge sombre, presque sanglant, strié de petites cicatrices et d’usures profondes là où les mains d’anciens maîtres s’étaient crispées. Je le pris entre mes mains. Il était étonnamment léger, vibrant déjà sous la simple chaleur de ma peau, comme un animal sauvage sorti de sa léthargie.
Je calai l’instrument sous mon menton, levai mon archet — le seul rescapé du massacre — et posai le crin sur la corde de sol.
Le premier son qui s’éleva déchira l’atmosphère de l’atelier. Ce n’était pas une plainte. C’était un rugissement sourd, puissant, d’une profondeur abyssale, vibrant d’une colère contenue depuis des décennies. Elias ferma les yeux, un léger hochement de tête validant l’alchimie immédiate entre le bois blessé et mon âme déchirée.
— Prends-le, murmura le luthier. Et demain, ne leur donne rien d’autre que ce que tu as dans les tripes.
La nuit fut blanche.
Enfermée dans la chambre de bonne que je louais près du conservatoire, refusant de remettre les pieds dans la maison de Louise, je domptai la bête. Mes doigts saignaient à force d’ajuster mes repères aux millimètres près sur cette touche plus étroite, plus rugueuse que celle à laquelle j’étais habituée. À chaque passage difficile, à chaque trait d’octaves vertigineux du concerto de Tchaïkovski, la douleur pulsait dans mes avant-bras, mais elle n’était rien comparée au brasier qui brûlait dans ma poitrine. Je ne jouais plus pour obtenir l’approbation d’un jury. Je ne jouais plus pour honorer la mémoire d’une grand-mère manipulatrice. Je jouais pour m’arracher à eux, note après note, mesure après mesure.