— De quoi tu parles ? murmurai-je, la voix tremblante.
— Notre mère, Catherine, n’a pas péri dans un accident ordinaire, Clara. Elle fuyait. Elle essayait d’échapper à cette maison et à l’emprise monstrueuse de sa propre mère. Et l’homme qui conduisait cette nuit-là… l’homme que tu as toujours appelé « papa »… n’était pas le mien. Mais pire encore, Clara : il n’était pas le tien non plus.
Je restai pétrifiée. Les morceaux de bois entre mes bras me semblèrent soudain lourds comme du plomb.
— Tais-toi… bredouillai-je.
— Tu veux savoir d’où vient ce violon ? Tu veux vraiment savoir avec quel argent Louise l’a acheté ? rugit Brianna en se relevant brusquement. Pas avec la blanchisserie ! Quelle vieille femme usée gagne trois mille euros en pliant des draps humides en six mois ? Cet argent, c’était le prix du silence ! Une rente mensuelle versée par un homme riche, un notable de cette maudite ville, le grand mécène de l’orchestre philharmonique, Christian de Valombre ! Parce que tu es sa fille, Clara ! Le fruit du viol de notre mère orchestré dans l’ombre pour éponger les dettes de jeu de grand-mère !
L’air disparut de la pièce. Mes poumons se bloquèrent. Les mots résonnaient contre les murs comme des coups de marteau sur une enclume. Christian de Valombre. Le président d’honneur du jury de demain. Le vieil aristocrate aux cheveux d’argent qui parrainait les jeunes prodiges, dont j’avais croisé le regard perçant et indéchiffrable lors des éliminatoires.
— Tu mens ! criai-je en me relevant d’un bond, mes ongles s’enfonçant dans mes paumes. Tu inventes des horreurs pour me salir ! Grand-mère était une femme pieuse, droite, elle a tout sacrifié !
— Regarde dans le tiroir secret du secrétaire ! hurla Brianna en pointant du doigt le meuble d’ébène hérité de Louise qui trônait au fond du couloir. Regarde les lettres ! Regarde le testament qu’elle s’apprêtait à officialiser avant de crever ! Elle voulait te léguer l’intégralité de la maison, l’intégralité de la rente, et me jeter à la rue comme un déchet parce que moi, j’étais la fille légitime du mari qu’elle détestait, le témoin vivant de son enfer ! Elle t’a acheté ce violon pour que tu ailles briller sous le nez de ton géniteur ! Elle t’a façonnée pour être son instrument de vengeance posthume ! Tu n’es pas sa petite-fille adorée, Clara. Tu es son arme !
Sans réfléchir, poussée par une terreur sourde et une rage indicible, je bousculai Brianna et me précipitai vers le secrétaire. Mes doigts cherchèrent fébrilement le faux fond sous le second tiroir, un mécanisme secret que Louise m’avait montré un jour avec un sourire complice, disant que c’était là que reposaient « ses souvenirs de jeunesse ».
Le panneau de bois glissa dans un grincement sec.
À l’intérieur, point de rubans parfumés ni de vieilles photographies jaunies de mariages heureux. Il n’y avait qu’une liasse de lettres cachetées à la cire rouge, frappées des armoiries de la famille De Valombre, des relevés de comptes bancaires aux montants indécents versés trimestriellement sur un compte occulte au nom de Louise Martinet, et un certificat de naissance non officiel, daté de vingt-deux ans plus tôt, portant le nom de Clara De Valombre avec la signature tremblée mais authentique de Christian de Valombre lui-même.
Et, glissée entre les pages, une confession manuscrite de Louise, rédigée de son écriture penchée, rigide et impitoyable :
« Ma petite Clara ne saura rien tant qu’elle ne sera pas au sommet. Christian m’a tout pris : la jeunesse de ma fille, la dignité de mon foyer. Mais par le sang et la musique, sa propre progéniture montera sur sa scène et le forcera à s’agenouiller devant le nom qu’il a bafoué. Elle jouera sur le bois payé par sa lâcheté. Si Brianna tente de s’interposer, qu’elle soit maudite ; elle porte la faiblesse de son père, elle n’a rien de mon courage. »
La lettre m’échappa des mains. Elle flotta un instant avant de retomber sur le plancher ciré, semblable à une feuille morte empoisonnée.
Tout s’effondrait. L’édifice entier de mon existence, bâti sur l’amour bienveillant d’une aïeule dévouée et la passion pure de la musique, n’était qu’un décor de théâtre pourri jusqu’à la corde. Mon don pour le violon, cette vibration intime qui me faisait vibrer jusqu’au fond de mes os, n’était qu’un rouage génétique hérité d’un monstre, cultivé par une femme possédée par la rancœur. Louise ne m’avait jamais vue comme une enfant à chérir. J’étais un pur-sang dressé pour la course, un couteau forgé pour égorger l’orgueil d’un vieillard lors d’une soirée de gala.
Derrière moi, Brianna s’était approchée à pas de loup. Son regard parcourait les documents étalés. Ses épaules tremblaient, mais sa colère semblait s’être muée en une immense et tragique lassitude.
— Tu vois ? murmura-t-elle, la voix éteinte. Elle nous a détruites toutes les deux. Moi en me refusant son regard, toi en te nourrissant d’un amour empoisonné. Et maintenant, ton précieux violon est en miettes. Tu ne pourras pas jouer demain. Le plan de Louise est mort avec lui.
Elle tourna les talons, prête à quitter la pièce, vidée par l’ouragan qu’elle venait de déchaîner.
— Attends, dis-je d’une voix sourde.
Brianna s’arrêta, la main posée sur le chambranle de la porte.
Une vague de chaleur sombre, étrange et violente, commençait à monter de mes entrailles. Le choc initial, cette paralysie glacée qui m’avait étouffée, cédait la place à une lucidité tranchante comme une lame d’acier trempé. Je baissai les yeux vers les débris du violon, puis vers les lettres étalées sur le bureau.
— Tu as brisé ce violon parce que tu pensais qu’il appartenait à grand-mère, dis-je, mes paroles pesant chaque syllabe avec une précision chirurgicale. Tu pensais briser son plan. Mais ce violon, Brianna… c’étaient mes doigts qui le faisaient chanter. Pas les siens. Pas ceux de De Valombre. Les miens.