Puis, le silence. Un silence lourd, étouffant, presque irréel.
Je suis restée clouée sur le seuil de la porte, mon manteau encore trempé par la pluie d’automne qui s’abattait sur la ville. Mes doigts engourdis par le froid tenaient encore fermement la poignée de mon sac de partitions, celui-là même où reposaient les feuillets annotés du Concerto pour violon de Tchaïkovski. Le lendemain, à quatorze heures précises, je devais monter sur la scène du Grand Théâtre Municipal pour la finale du Concours National Rostropovitch. Dix années de sueur, d’ampoules au bout des doigts, de larmes solitaires dans des salles de répétition glacées tenaient dans ce rendez-vous.
Et là, au centre du tapis persan élimé, git ce qui constituait mon âme.
Le manche sculpté s’était séparé du corps. L’ouïe droite était transpercée par une écharde de son propre dos d’érable ondé. Le chevalet, sculpté à la main, avait roulé sous une table basse. Cet instrument n’était pas un Stradivarius de musée ni un Guarneri réservé aux virtuoses fortunés. C’était un Mirecourt de la fin du dix-neuvième siècle, à la voix sombre et veloutée, pour lequel ma grand-mère, Louise, s’était saignée aux quatre veines pendant près d’une année entière. Je la revoyais encore, son dos voûté par les heures supplémentaires passées dans l’arrière-boutique d’une blanchisserie industrielle, comptant sou par sou chaque billet chiffonné dans une boîte en fer-blanc pour me l’offrir le jour de mes seize ans. « Prends-en soin, Clara », m’avait-elle murmuré, les doigts déformés par l’arthrose caressant ma joue. « Ce bois a une mémoire. Il sait ce que nous avons dû taire. »
Grand-mère s’était éteinte six mois plus tôt, emportant avec elle la douceur d’un foyer qui, sans elle, n’était plus qu’un champ de bataille silencieux. Ce violon était le dernier lambeau de sa chair, le dernier souffle de son existence qui me reliait encore à la lumière.
Et debout au-dessus des décombres, la respiration saccadée, les joues marbrées de pourpre, se tenait Brianna.
Elle tenait encore dans sa main droite, crispée jusqu’à en blanchir les jointures, un lourd tisonnier en fonte. Ses cheveux noirs, d’ordinaire tirés en un chignon parfait et hautain, s’échappaient en mèches désordonnées autour de son visage émacié. Ses yeux, d’un bleu acier perçant, ne reflétaient aucun remords, aucun effroi. Rien qu’une haine pure, distillée, bouillonnante, qui semblait consumer ses entrailles depuis des siècles.
— Brianna… articulai-je, ma voix n’étant qu’un souffle rauque, étranglé par la stupeur. Qu’est-ce que… qu’as-tu fait ?
Elle laissa tomber le tisonnier. L’acier heurta le plancher avec un fracas lourd qui me fit tressauter. Un rire sec, hystérique, jaillit de sa gorge, montant dans les aigus avant de se briser.
— Ce que j’ai fait ? cria-t-elle en avançant d’un pas, pointant vers les débris un doigt tremblant. J’ai mis fin à la mascarade, Clara ! J’ai anéanti le monument de ton mensonge ! Tu croyais vraiment que j’allais te laisser monter sur cette estrade ? Que j’allais m’asseoir au premier rang et applaudir la petite virtuose adorée, pendant que tout le monde s’extasie sur ton génie hérité de cette vieille folle ?
— Tu es malade… dis-je en tombant à genoux, les mains tendues vers les morceaux de bois sans oser les toucher, de peur d’achever leur mort. Elle a travaillé jour et nuit pour ce violon ! Elle s’est détruit la santé pour moi, pour nous ! Tu n’avais pas le droit ! Tu n’avais aucun droit de lui voler son sacrifice !
— Son sacrifice ?
Le mot claqua comme une gifle. Brianna s’avança encore, son ombre s’étirant au-dessus de moi, menaçante, vampirique. Son visage se déforma sous l’effet d’une rage si viscérale qu’elle en devint presque méconnaissable.
— Tu es tellement aveugle que ça me donne la nausée ! Tu as toujours été la petite sainte nitouche, la fille chérie, la perle rare de grand-mère ! « Regardez comme Clara joue bien, regardez la grâce de Clara, donnez tout à Clara ! » Tu t’es prélassée dans son amour comme si c’était un dû ! Tu as bu chaque goutte de sa prétendue tendresse ! Mais tu ne t’es jamais posé la moindre question, n’est-ce pas ? Tu n’as jamais cherché à comprendre pourquoi elle me regardait comme si j’étais une intruse, une ombre dégoûtante dans son salon parfait ?
— Elle t’aimait, Brianna ! protestai-je, les larmes brûlant mes paupières alors que je ramassais contre mon cœur l’éclat de bois portant l’étiquette de luthier. Elle t’a élevée comme sa propre fille quand nos parents sont morts !
— Elle ne m’a jamais aimée ! hurla-t-elle, la voix déchirée par un sanglot rageur. Elle ne pouvait pas m’aimer, parce que chaque fois qu’elle posait les yeux sur moi, elle voyait le péché de notre mère ! Et chaque fois qu’elle te regardait, elle se contemplait elle-même dans son propre mensonge !
Ses paroles flottaient dans l’air, incohérentes, monstrueuses. Je secouai la tête, refusant d’entendre, refusant de laisser son venin contaminer la mémoire sacrée de Louise.
— Tu délires, Brianna. Arrête. Tu cherches des excuses pour ta cruauté. Tu as toujours été jalouse. Tu as abandonné le piano parce que tu n’avais pas la discipline, tu as échoué partout où tu es passée, et maintenant tu veux me détruire pour ne pas te retrouver seule dans ta médiocrité !
Brianna s’accroupit brusquement en face de moi, si près que je pouvais sentir l’odeur âcre de son souffle, mêlée à une touche de vin rouge et d’angoisse pure. Ses prunelles vrillèrent les miennes avec une intensité terrifiante.
— La discipline ? La médiocrité ? Tu crois que c’est une question de talent, pauvre idiote ? Tu penses que notre père est mort dans un simple accident de voiture avec notre mère ? Tu crois vraiment à cette jolie fable que Louise t’a servie sur un plateau d’argent pour protéger ta sensibilité d’artiste ?
Un frisson glacial me parcourut l’échine. Le ton de Brianna avait changé. L’hystérie laissait place à une gravité venimeuse, une certitude implacable qui me glaça le sang.