Julien, son verre toujours à la main, sentit une boule glacée se former dans sa gorge.

— Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? murmura-t-il, s’avançant néanmoins avec son arrogance habituelle. Vous êtes sur une propriété privée ! Vous êtes qui pour débarquer comme ça ?

De la première berline descendit alors un homme d’une cinquantaine d’années, le visage émacié, la cravate impeccablement nouée sous un manteau de cachemire sombre : Maître Henri de Valois, le plus redoutable et le plus illustre avocat fiscaliste et mandataire judiciaire de la capitale, un homme dont Julien avait vu le visage à maintes reprises dans les journaux économiques et à la table de son propre père.

— Maître de Valois ? s’étonna Julien, écarquillant les yeux. Qu’est-ce que vous fabriquez ici à cette heure ? Et où est mon père ? Il devait rentrer de Genève demain matin.

L’avocat ne lui tendit pas la main. Il le regarda avec une sévérité dénuée de la moindre sympathie humaine, ajusta ses lunettes cerclées d’or et consulta une tablette électronique allumée tenue par son assistant.

— Bonsoir, monsieur Meyer, déclara Henri de Valois d’un ton administratif, découpant chaque syllabe comme une sentence d’échafaud. Votre père ne rentrera pas de Genève demain matin. Il a été interpellé à l’aéroport de Cointrin il y a trois heures à la demande des autorités financières internationales pour banqueroute frauduleuse, détournement d’actifs à grande échelle et dissimulation de dettes souveraines.

Un murmure de stupeur parcourut le groupe de fêtards rassemblé derrière Julien.

Julien chancela, comme si le sol en travertin venait de se dérober sous ses semelles.

— Quoi ? Mais c’est absurde ! Mon père pèse deux milliards d’euros ! Il possède la moitié des tours de bureaux de La Défense et ce domaine tout entier ! Vous perdez la tête, Valois ! Je vous rappelle que c’est nous qui vous payons !

— Plus maintenant, monsieur Julien, répliqua l’avocat d’une voix coupante comme un rasoir. Votre père n’a jamais pesé ce que vous croyez. Tout son empire n’était qu’un château de cartes, bâti sur des emprunts toxiques, des hypothèques croisées et des artifices comptables. Et ce soir, le créancier principal a décidé de rappeler l’intégralité des dettes impayées. Tout a été saisi à dix-sept heures précises : les comptes en Suisse, les holdings au Luxembourg, les sociétés écrans des îles Caïmans, et l’ensemble du patrimoine immobilier. Y compris cette bâtisse.

— Mais… qui ? Qui pourrait faire une chose pareille ? Qui est ce créancier ? balbutia Julien, dont le visage avait perdu toute trace de couleur pour devenir d’une pâleur cadavérique.

À cet instant précis, la portière de la berline centrale s’ouvrit à nouveau.

Un silence absolu, sépulcral, régna sur la terrasse. Même le vent dans les palmiers semblait s’être tu.

Un homme posa le pied sur le gravier. Il ne portait plus la veste de velours élimée ni la casquette crasseuse. Il était vêtu d’un costume trois-pièces d’alpaga bleu nuit taillé sur mesure par les plus grands maîtres tailleurs de Savile Row, d’une chemise blanche au col impeccable et d’une cravate de soie grise unie. Ses cheveux blancs étaient peignés en arrière, dégageant un front noble et autoritaire. Une montre ancienne en platine brillait discrètement à son poignet.

C’était le vieil homme de l’après-midi.

Mais son allure n’avait plus rien de commun avec le vagabond méprisé quelques heures plus tôt. Il dégageait une puissance brute, écrasante, celle que confèrent un pouvoir financier sans limite et une volonté d’acier forgée par des décennies de batailles invisibles au sommet du monde des affaires.

À côté de lui marchait une jeune femme élégante, tailleur sobre, qui portait une lourde mallette de cuir noir ornée d’armoiries discrètes.

Julien poussa un râle étranglé. Ses yeux s’écarquillèrent au point de lui faire mal. Il lâcha sa coupe de champagne qui vint se briser en mille éclats sonores sur les dalles de marbre.

— Vous… ? bégaya-t-il, la mâchoire tremblante. Ce… ce n’est pas possible… C’est une blague ? Une caméra cachée ?

Lucas et Maxime, en retrait, reculèrent instinctivement de deux pas, terrorisés à l’idée d’avoir ne serait-ce que côtoyé l’homme qu’ils avaient insulté et menacé de frapper.

Maître de Valois s’écarta avec une déférence absolue et s’inclina devant le vieillard.

— Tout est en ordre, Monsieur le Baron. Les ordonnances d’expulsion immédiate et de mise sous séquestre conservatoire ont été validées par le juge des référés de Grasse il y a quarante minutes. Les forces de l’ordre sont là pour garantir l’exécution sans délai.

L’homme qu’il venait d’appeler le Baron s’avança lentement vers Julien. Chaque pas résonnait sur le sol de pierre avec le poids inexorable du destin.

— Permettez-moi de me présenter formellement cette fois-ci, mon garçon, dit-il de cette même voix d’airain, grave et sans faille. Je suis Victor d’Estrées.

Le nom frappa Julien comme un coup de masse en plein thorax. Victor d’Estrées. Le patriarche invisible de la finance genevoise et londonienne. Le “vieux loup des Alpes”, comme l’appelaient avec terreur les conseils d’administration du CAC 40. Un homme d’une discrétion légendaire, qui fuyait les photographes, refusait toute interview, mais dont la fortune familiale, accumulée sur quatre générations d’armateurs et de banquiers privés, dépassait l’entendement. C’était lui qui finançait dans l’ombre les acquisitions pharaoniques des Meyer depuis quinze ans.

— V… Monsieur d’Estrées… articula péniblement Julien, sentant ses genoux fléchir. Je… cet après-midi… je ne savais pas… Je pensais que vous étiez…

— Un moins-que-rien ? Un parasite ? Un insecte sur lequel on peut cracher sans conséquence ? acheva Victor d’Estrées d’une voix qui ne trahissait aucune colère, mais une froideur mortelle, plus terrifiante encore que n’importe quelle violence verbale.

Le vieil homme s’arrêta à un mètre de Julien, le toisant de toute sa hauteur.