Les rires fusèrent de plus belle dans l’assistance. Maxime fit mine d’avancer vers la bicyclette pour la renverser d’un coup de pied, cherchant à amuser la galerie.

— Attends, Max, ne touche pas à ça, tu vas attraper le tétanos ! cria l’une des jeunes filles en minaudiant, déclenchant une nouvelle vague d’hilarité.

Le vieillard ne bougea pas d’un millimètre. Il fixa Julien avec une intensité froide qui sembla, pendant une infime fraction de seconde, faire hésiter le jeune millionnaire. Il y avait dans cette posture une absence totale de peur, une autorité silencieuse et pesante qui détonait tragiquement avec ses hardes de paysan.

— La jeunesse rend souvent arrogant ceux qui n’ont jamais eu à bâtir ce dont ils jouissent, dit l’homme d’un ton presque paternel, empreint d’une tristesse lucide. Ton père ne t’a-t-il donc rien appris de la vie, Julien ?

Le fait que ce vagabond connaisse son prénom provoqua un frisson soudain dans l’échine du jeune homme. Mais au lieu de l’inciter à la prudence, la surprise mua son dépit en rage pure.

— Comment tu connais mon nom, ordure ? hurla-t-il en faisant un pas menaçant vers lui. Tu traînes dans les buissons depuis combien de temps à nous espionner ? Barre-toi d’ici ! Maintenant !

D’un geste brutal et méprisant, Julien projeta le contenu de son verre de spritz orangé en plein visage du vieil homme.

Le liquide froid et sirupeux éclaboussa la joue tannée du vieillard, maculant le col de sa vieille chemise blanche. Un silence de plomb s’abattit instantanément sur la terrasse. Même les courtisans les plus serviles retinrent leur souffle. Le geste dépassait les bornes de la simple moquerie ; il touchait à une cruauté gratuite qui mettait mal à l’aise une partie des spectateurs, sans que personne n’eût le courage d’intervenir.

Le vieil homme ne cilla même pas sous l’impact. Il sortit calmement de la poche de son veston un mouchoir en tissu à carreaux, impeccablement propre, et s’essuya le visage d’un geste méthodique, mesuré, sans que sa main ne tremble le moins du monde.

— L’argent hérité sans sueur ne confère ni la grandeur ni le respect, murmura-t-il en repliant son mouchoir. Vous n’avez devant vous qu’un mirage, mon garçon. Et les mirages finissent toujours par s’évaporer sous la chaleur de la réalité.

Julien, hors de lui, saisit le vieillard par le revers de sa veste élimée pour le pousser violemment vers la grille. L’homme perdit légèrement l’équilibre, trébucha de deux pas dans les graviers, mais rétablit son assise avec une surprenante agilité physique.

— Dégage ! vociféra Julien, la bave aux lèvres, les yeux exorbités. Sortez de mon domaine ! Si dans cinq minutes tu es encore sur cette colline, j’appelle le préfet et je te fais enfermer pour violation de domicile armée !

Le vieillard remit patiemment sa casquette d’aplomb. Il ne protesta pas. Il ne supplia pas. Il se contenta de jeter un dernier regard vers la haute façade de la villa, puis vers Julien, un regard empreint d’une pitié si profonde, si dévastatrice, qu’elle transperça le jeune homme d’une étrange brûlure au creux de l’estomac.

L’homme tourna les talons, empoigna le guidon rouillé de son vélo et reprit le chemin de l’allée en sens inverse, d’un pas mesuré, imperturbable, disparaissant sous l’arche végétale des cyprès tandis que le soleil finissait de plonger derrière l’horizon, teintant le ciel de reflets pourpres et sanglants.

Sur la terrasse, Julien s’empressa d’allumer une cigarette pour masquer le tremblement nerveux de ses doigts.

— Quel cinglé, lâcha Lucas en tentant de ranimer l’ambiance. Probablement un évadé de l’asile de Sainte-Marguerite.

— C’est ça, un détraqué, renchérit Julien d’une voix un peu trop forte, cherchant à convaincre les autres autant que lui-même. Remettez la musique à fond ! Ouvrez d’autres bouteilles ! La fête ne fait que commencer !

Pourtant, malgré les basses qui reprirent de plus belle, l’atmosphère avait imperceptiblement changé. L’énergie joyeuse s’était ternie. Les invités chuchotaient entre eux, jetant de temps à autre des coups d’œil furtifs vers le portail obscur. Le venin du mépris venait d’empoisonner la soirée.

Il était environ vingt-trois heures quand le premier signe de perturbation se manifesta.

Ce ne fut pas un coup de tonnerre, ni une intrusion violente, mais une coupure générale d’électricité. D’un seul coup, la musique s’éteignit dans un gémissement électronique étouffé, les milliers de guirlandes suspendues aux arbres s’assombrirent et les projecteurs subaquatiques de la piscine cessèrent d’éclairer les eaux turquoise, plongeant la terrasse dans une pénombre oppressante que seule la lune venait trouer d’une lueur blafarde.

Des cris d’étonnement retentirent.

— Julien, qu’est-ce qui se passe avec le générateur ? demanda une voix féminine dans le noir.

— Rien, une saute de tension, maugréa le maître des lieux, tirant son téléphone pour allumer la torche. Max, va voir le panneau technique au sous-sol.

Avant même que Maxime n’eût fait trois pas vers l’entrée latérale, des faisceaux lumineux puissants balayèrent la route d’accès. Des phares au xénon blancs et aveuglants fendirent les ténèbres. Le ronronnement grave et lourd de plusieurs moteurs haut de gamme monta depuis l’allée des cyprès. Ce n’était pas le vrombissement rageur des sportives des fêtards, mais le grondement sourd, feutré, presque intimidant de grandes berlines d’État ou de convois sécuritaires.

Trois immenses berlines noires aux vitres teintées franchirent le portail à vitesse soutenue, suivies de deux monospaces aux insignes discrets mais reconnaissables : ceux de la gendarmerie nationale et d’un cabinet ministériel.

Les véhicules manœuvrèrent avec une précision chirurgicale et se rangèrent en ligne droite sur l’esplanade pavée, encerclant littéralement la McLaren de Julien et les autres voitures de sport.

La portière avant de la première berline s’ouvrit. Un homme en costume sombre sur mesure en descendit précipitamment pour ouvrir la portière arrière droite en s’inclinant légèrement. De la seconde voiture sortirent quatre hommes en costume noir, oreillette vissée à l’oreille, qui prirent immédiatement position aux quatre coins du parvis, observant la foule ébahie avec un professionnalisme glacial.