La musique électronique, lourde, saccadée, crachée par des enceintes dissimulées sous le feuillage des bougainvilliers, rythmait l’après-midi. Une cinquantaine de jeunes gens, coupe de champagne millésimé à la main, riaient bruyamment au bord d’une piscine à débordement dont l’eau turquoise semblait se fondre dans l’azur de la mer Méditerranée. C’était la fête annuelle organisée par Julien Meyer, vingt-six ans, fils unique et héritier présomptif d’Arthur Meyer, magnat des fonds d’investissement et baron de l’immobilier de prestige européen.

Julien se tenait sur le parvis pavé de travertin, les pieds calés dans des mocassins de cuir souple hors de prix, une chemise en lin d’un blanc éclatant déboutonnée jusqu’au milieu du torse, dévoilant une chaîne en or massif d’un goût discutable. À ses côtés se trouvaient ses deux courtisans habituels : Lucas, un garçon filiforme dont le rire servile répondait à la moindre boutade de son mentor, et Maxime, au physique de sportif narcissique, constamment occupé à vérifier son reflet dans l’écran de son smartphone. Trois jeunes femmes aux robes légères et aux lunettes de soleil griffées formaient un demi-cercle attentif autour de Julien, buvant chacune de ses paroles comme s’il s’agissait d’oracles.

— Regardez cette merveille, disait Julien d’une voix traînante en tapotant le capot d’une McLaren Senna gris carbone garée juste devant l’entrée principale. Six cent mille euros, livrée hier soir de Munich. Mon père s’imagine que je vais me contenter de sa vieille Bentley pour aller aux conseils d’administration. Il vit dans le siècle dernier. Dans ce monde, les gars, si tu n’en jettes pas plein la vue dès la première seconde, tu n’existes pas. Tu n’es qu’un insecte.

Les rires flatteurs fusèrent. Lucas hocha la tête avec gravité, feignant de saisir toute la profondeur philosophique de cette remarque matérialiste.

C’est à cet instant précis que le grincement se fit entendre. Un bruit métallique, hésitant, rauque, qui jurait horriblement avec le bourdonnement feutré des moteurs de luxe et la musique ambiante.

Au sommet de l’allée en pente menant au portail en fer forgé — resté grand ouvert pour accueillir les invités de marque —, un vieil homme venait d’apparaître. Il marchait avec lenteur, poussant à deux mains une bicyclette d’un autre âge, dont la chaîne grinçait sous la rouille et dont le garde-boue arrière cliquetait contre le pneu usé. L’homme paraissait avoir franchi le cap des soixante-dix ans. Son dos était légèrement voûté par le poids des années, mais sa démarche conservait une étrange régularité, presque militaire dans sa rigueur.

Il portait un pantalon de toile beige élimé aux genoux, des chaussures de marche couvertes d’une fine poussière blanche de calcaire, et une veste de velours côtelé marron qui semblait avoir survécu à plusieurs décennies d’intempéries. Sous sa casquette de feutre gris délavée s’échappaient des mèches de cheveux blancs drus, coupés court. Son visage était profondément buriné par le vent marin et le soleil, sculpté de rides profondes qui encadraient des yeux d’un gris d’acier, immobiles et extraordinairement perçants.

Le silence gagna peu à peu le groupe rassemblé autour de Julien. Les conversations s’estompèrent, étouffées par un mélange d’incompréhension et de dégoût amusé. Comment cet intrus avait-il pu franchir la grille de sécurité sans être refoulé par les vigiles ?

L’homme s’arrêta à une dizaine de mètres du groupe, posa sa bicyclette contre un muret de pierres sèches, essuya son front humide d’un revers de manche et jeta un regard circulaire sur la façade de la bâtisse. Son regard ne trahissait aucune admiration, aucune envie ; il semblait simplement évaluer l’édifice, comme un inspecteur mesurant la solidité d’un mur porteur.

Julien plissa les yeux. L’irruption de ce vieillard poussiéreux au milieu de son décor de carte postale était une insulte personnelle, une tache d’encre sur une page de soie. Il fit claquer ses doigts, posa sa coupe sur le capot de sa voiture de course et s’avança, le menton levé, escorté de Lucas et Maxime qui s’empressèrent d’adopter des mines de molosses de basse-cour.

— Hé, le débris ! lança Julien d’une voix grinçante qui porta distinctement au-dessus de la mélodie électronique. Tu t’es perdu en cherchant la décharge municipale ou quoi ?

Le vieil homme ne sursauta pas. Il tourna lentement la tête vers le jeune homme. Ses traits demeuraient calmes, dénués de toute colère, presque indifférents à l’insulte.

— Bonjour, jeune homme, répondit-il d’une voix basse, profonde et singulièrement posée, qui possédait une résonance de violoncelle. La grille était ouverte. Je venais m’assurer de certaines choses concernant cette propriété.

Julien éclata d’un rire théâtral, se tournant vers ses amis pour solliciter leur approbation. Des gloussements s’élevèrent parmi les convives qui s’étaient approchés, verre à la main, pour assister au spectacle improvisé.

— S’assurer de certaines choses ? répéta Julien en se penchant ironiquement en avant. Tu as entendu ça, Lucas ? Le clochard est venu faire l’état des lieux ! Dis-moi, grand-père, tu comptais peut-être nous proposer de repeindre les volets pour une pièce de deux euros et un quignon de pain dur ? Regarde autour de toi. Est-ce que tu as la moindre idée de l’endroit où tu as posé tes godasses crasseuses ?

Le vieil homme baissa brièvement les yeux sur ses souliers poussiéreux, puis les releva avec une sérénité déconcertante.

— Je connais très bien cet endroit, monsieur. Probablement bien mieux que vous ne le connaîtrez jamais.

L’insolence tranquille de la réplique fouetta l’orgueil de Julien comme une gifle. Le sang lui monta aux joues. Il détestait qu’on lui tienne tête, et par-dessus tout qu’un individu de cette condition sociale ose soutenir son regard sans baisser la tête ni bégayer d’excuses.

— Ferme ta gueule, cracha Julien, abandonnant son ton railleur pour une agressivité venimeuse. Tu es ici chez moi. Cette villa appartient à ma famille. Mon père pourrait racheter ton village natal dix fois avant le petit-déjeuner. Alors tu vas reprendre ta carcasse, ton vélo pourri, et tu vas déguerpir par où tu es entré avant que je ne lâche les dobermans du chenil pour te faire courir un peu. À ton âge, ça te ferait un bien fou pour les articulations !