— Baisse-toi ! hurla Adrian en me jetant brutalement au sol, faisant écran de son propre corps.
Les balles ricochèrent contre l’ossature d’acier du bureau. La douleur lui arracha un râle rauque : l’effort venait de rouvrir ses plaies opératoires, mais il ne faiblit pas. D’un mouvement fulgurant, il ramassa un éclat d’acier effilé tombé de la cloison brisée et se jeta en avant, renversant le second homme de main au sol dans un corps-à-corps féroce.
Mercer, aveuglé par le flash électrique, tira à l’aveugle dans notre direction. La balle déchira le bois de la table à quelques centimètres de mon visage.
Je ne réfléchis pas. Douze années de deuil, de colère refoulée et de nuits sans sommeil guidèrent mon geste. Je saisis l’épais classeur métallique de mon père posé sur le plan de travail et le propulsai de toutes mes forces contre le visage de Mercer. L’impact brisa son nez dans un craquement sinistre. Mercer chancela en arrière, jurant de douleur, lâchant son arme automatique sur les caillebotis métalliques.
L’arme glissa vers le bord de la plateforme. Je plongeai sur le ventre, ignorant les tessons de verre qui lacéraient mes avant-bras déjà brûlés, et mes doigts se refermèrent sur la crosse rugueuse du Glock.
Mercer porta la main à sa botte pour en sortir un couteau tactique. Son visage était maculé de sang, déformé par une haine pure.
— Sale petite…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase.
Je pressai la détente.
Le coup de feu retentit avec un éclat sec et définitif. La balle traversa la cuisse droite de Mercer, brisant l’os fémoral. Il s’effondra comme une masse inerte sur les marches métalliques, hurlant de douleur, son couteau tombant dans le vide de l’entrepôt, dix mètres plus bas.
De l’autre côté de la cabine, Adrian se releva avec peine, laissant le deuxième tueur inconscient sur le sol, le crâne ensanglanté. Dominic, tenant son épaule perforée avec un bandage de fortune arraché à sa chemise, se remit péniblement debout, récupérant l’arme du premier agresseur pour sécuriser l’accès.
Un silence de mort retomba sur le hangar B-17, troublé uniquement par les gémissements étouffés de Mercer et le bruit de la pluie tambourinant contre les tôles du toit.
Je me relevai lentement, le pistolet toujours pointé vers la silhouette terrassée de Mercer. Mon bras ne tremblait pas. Toutes les peurs de mon enfance, les cauchemars où mon père disparaissait dans un brouillard d’indifférence, s’étaient évaporés. Il n’y avait plus que la justice, nue et implacable.
Adrian s’approcha de moi. Sa main gauche, couverte de suie et de sang, vint se poser délicatement sur le canon de mon arme pour l’abaisser vers le sol.
— Ne fais pas ça, Nora, murmura-t-il doucement. Ne lui accorde pas une mort rapide dans un entrepôt abandonné. Ce monstre et Vance doivent vivre pour voir leur nom traîné dans la fange de chaque tribunal de ce pays.
Je respirai profondément l’air saturé de poudre et de pluie. Mes yeux croisèrent ceux d’Adrian. Il n’y avait plus le milliardaire impitoyable ni la servante invisible. Il n’y avait que deux survivants d’une guerre invisible qui venait enfin de trouver son issue.
J’abaissai l’arme.
— Dominic, appela Adrian d’une voix qui retrouvait son autorité d’airain. Contacte le procureur fédéral Adams sur sa ligne privée sécurisée. Dis-lui que nous avons les comptes complets du cartel de Vance, les aveux enregistrés d’Evelyn Vale et le corps d’un policier corrompu prêt à négocier sa peine pour éviter la perpétuité.
Dominic hocha la tête, un rictus de douleur et de satisfaction sur les lèvres, avant de composer le numéro sur son téléphone satellite.
Adrian s’accroupit au niveau de Mercer, qui serrait désespérément sa cuisse ensanglantée pour ne pas se vider de son sang.
— Charles Vance sera arrêté avant le lever du soleil, Mercer. Et tu passeras le reste de tes jours dans une cellule fédérale sans fenêtre, à repenser à chaque seconde de la nuit où tu as assassiné ma mère et Daniel Bennett.
Les sirènes de la police fédérale et des garde-côtes commencèrent à résonner au loin, déchirant le vacarme monotone de la tempête sur South Boston. Les gyrophares bleus et rouges balayèrent bientôt les hautes verrières de l’entrepôt, projetant des ombres gigantesques contre les murs de rouille.
Une semaine plus tard.
Le ciel au-dessus du port de Boston s’était enfin dégagé, laissant place à une matinée d’octobre d’une limpidité glaciale. Le soleil matinal faisait scintiller les eaux calmes du bassin du quai 44.
Deux grues imposantes achevaient de remonter une carcasse de berline noire des profondeurs vaseuses du port. Des plongeurs de la police d’État guidaient la manœuvre dans un silence solennel. À l’intérieur du véhicule submergé reposaient les restes de Daniel Bennett, enfin soustraits au froid et à l’oubli des abysses industriels.
J’étais debout au bord du quai, un manteau de laine noire serré contre le vent d’est. Pour la première fois depuis douze ans, la douleur dans ma poitrine n’était plus une plaie béante, mais une cicatrice propre. Mon père recevrait les funérailles dignes qu’il méritait, aux côtés de ma mère, dans le petit cimetière fleuri de Cambridge. Les journaux nationaux ne parlaient plus que de la chute retentissante de Charles Vance, inculpé de trahison, de blanchiment d’argent en bande organisée et de complicité d’assassinat.
Un pas régulier résonna sur le bois des pontons derrière moi.
Adrian s’arrêta à mes côtés. Il s’appuyait sur une canne de bois noir, son manteau de cachemire dissimulant les bandages qui enserraient encore son torse. Son visage portait encore les marques violentes de l’incendie et de la fusillade, mais son regard avait perdu cette lueur d’amertume obsessionnelle qui ne le quittait jamais au manoir.
— Vance a tout avoué aux fédéraux à trois heures du matin, déclara-t-il, les yeux fixés sur les eaux du port. Il a tenté de négocier son transfert dans une prison de sécurité moyenne en livrant les noms de six juges et d’une douzaine de fonctionnaires portuaires corrompus. Adams ne lui a rien accordé. Il finira ses jours à ADX Florence.